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Guerre de libération nationale : L’histoire mouvementée de la base de l’Est

16-03-2012 21:56  Contribution

Mohamed Maarfia, témoin de la naissance de la Base de l’Est, rappelle le cheminement qui a vu une ALN désorganisée, et parfois désorientée, devenir dans le Nord-Est algérien une force militaire disciplinée, capable d’initiatives stratégiques et d’offensives frontales. Il dresse, dans le même texte, le portrait du colonel Amara Laskri, dit Bouglez, trop longtemps méconnu, alors que les combats que cet homme a menés ont eu une incidence positive remarquable sur le cours de la Révolution.

Une base à l’Est

Dans les structures de l’ALN, la place de la Base de l’Est a été importante. Le rôle essentiel qu’elle a joué et qui a fait faire à la révolution une avancée qualitative remarquable est dû à plusieurs facteurs : sa position géographique, la nature du terrain qu’elle contrôlait, les moyens qu’elle a mis en œuvre, la détermination de ses unités et les qualités du chef charismatique qui l’a créée et qui l’a longtemps commandée : le colonel Amara Bouglez. Le directoire politique de l’Algérie en guerre, le CCE, issu du Congrès de la Soummam, a donné la priorité au renforcement de la lutte armée par la restructuration de l’ALN et par un effort conséquent pour la doter en moyens militaires performants.

La délégation extérieure du FLN, avant sa capture en octobre 1956, avait sérieusement dégrossi le dossier de la source des approvisionnements auprès de certains pays du Moyen-Orient. Le CCE (Comité de coordination et d’exécution), animé par son noyau dur, travaillera à élargir la sphère géographique où la révolution algérienne pouvait prétendre à des solidarités agissantes traduites par l’ouverture des dépôts militaires. La seconde phase, sans doute la plus difficile, sera l’acheminement des matériels militaires, obtenus d’une façon ou d’une autre, jusqu’à leurs futures utilisateurs dans les profondeurs des djebels algériens.

Amar Ouamrane, arrivé en Tunisie à la fin de l’année 1956 en éclaireur du CCE, avait tout de suite compris qu’il fallait une base à l’Est, un tremplin aux ressorts éprouvés pour faire faire l’ultime bond aux matériels qu’ils allaient faire parvenir à la porte tunisienne de l’Algérie en guerre. Ce tremplin existe déjà, c’est la zone autoproclamée autonome de Souk Ahras. «Autoproclamée» ! Pourquoi cette région, qui s’étend de la Calle jusqu’au nord de Tébessa, sur une profondeur de quelques dizaines de kilomètres, s’est-elle proclamée autonome alors, qu’à l’origine, elle faisait partie de la Wilaya II ? L’explication tient en quelques phrases : l’immensité du territoire de la Wilaya II et ses moyens au début limités n’ont pas permis une coordination effective entre le commandement de la wilaya et les unités opérant à l’extrême nord-est après la mort, le 11 janvier 1955, de Béji Mokhtar fondé de pouvoir de Youssef Ziroud.

L’état-major de la wilaya, après l’effort considérable du 20 août 1955 et les répressions menées par l’armée française, s’était imposé un repli tactique. L’Aurès, au zénith de sa puissance, désireux d’étendre partout la révolte, et parce qu’il voulait fédérer, sous la houlette de sa prestigieuse Idara,les régions berbérophones audelà des piémonts du grand massif montagneux du centreest, a affecté d’autorité, dans cette région de Souk Ahras, des officiers (Tahar Arfa, puis Louardi Guettel et Amor Bouguessa) et des unités de combat. Youssef Zirout, et après lui Lakhdar Bentobbal et Ali Kafi, ont admis tacitement cette main- mise de l’Aurès du moment que l’action de ce dernier concourrait puissamment au but commun.

Il faut rappeler que l’offensive du 20 août 1955 a été lancée, entre autres raisons, par le commandement de la Wilaya II pour soulager l’Aurès assailli par des forces ennemies considérables. Les particularités spécifiques aux deux régions — le nordconstantinois et la région de Souk Ahras ont eu, sans jamais remettre en cause la fraternité d’armes, l’effet de deux pôles positivement chargés. C’est ainsi que le fait accompli de l’Aurès ne sera pas remis en cause au moment des discussions concernant la préparation du Congrès de la Soummam menées par Brahim Mezhoudi et Amar Benaouda, membres éminents de l’état-major de la Wilaya II, lors de leur rencontre avec Louardi Guetel, vers la fin du mois de mai 1956 à Khef Erekhma, au nord de Souk Ahras. Lorsque la cohésion du commandement de l’Aurès sera ébranlée après la mort de Mostefa Ben Boulaïd, les difficultés qui s’en suivront auront une répercussion jusque dans l’extrême nord de la Wilaya I.

La mort tragique de Amor Djebar, un important chef local, conduira au retrait en juin 1956 des officiers nememchas. Leur départ précipité créera un grand vide et laissera dans le désarroi les maquis du nordest. Le Congrès fondateur de la Soummam n’a pas encore eu lieu. La Wilaya II est tournée vers d’autres priorités. L’Aurès est désormais absent. Le mérite de Amara Bouglez (de son vrai nom, Laskri) ancien sous-officier mécanicien de la marine française, qui commandait le secteur de la Calle en 1956, est d’avoir su faire preuve d’opportunisme bénéfique pour la révolution en se posant en successeur de ceux que le mouvement giratoire qui s’était emparé de l ’Idarade l’Aurès avait aspirés.

Il saura répondre avec intelligence à la question concernant la légitimité de sa candidature que posaient des chefs locaux méfiants et recroquevillés sur eux-mêmes. Parti des hauteurs qui surplombent la Calle, au début du mois de juillet 1956, Amara Bouglez — il tient le surnom de Bouglez d’un lieu-dit, la source de Bouglez, qu’exploitait son défunt père — visitera, accompagné d’un groupe de jeunes Bônois rieurs, diserts, les principaux bivouacs des puissants groupes armés demeurés sans chef, sans coordination et sans perspective. Grand de taille, svelte, brun de peau, la voix légèrement rauque, le geste tour à tour ample ou bref, habillé d’une «canadienne» au col duveté de laine, armé d’une carabine US, Bouglez rendra très vite sa silhouette familière dans les moindres recoins de la zone de Souk Ahras.

Il répétera sans se lasser les mêmes arguments : «Ecoutez-moi, écoutez-moi bien, sans l’union, l’organisation et l’ordre, les mousquetons harkis seront bientôt dix fois plus nombreux que nos mausers. C’est ça que vous voulez ?» Ses interlocuteurs étaient impressionnés par l’apocalypse qu’il décrivait si leur entêtement à refuser l’union et la discipline devait perdurer. Sa force de persuasion, il la tirait de sa conviction. Livrés à eux-mêmes, isolés les uns des autres, manquant de l’essentiel, luttant par désespoir, ils n’espéraient plus rien de l’avenir, et voilà que l’ancien marin venait leur communiquer sa foi inébranlable en la victoire, et exprimer sa détermination à tout faire pour surmonter les épreuves qu’ils vivaient tous.

Beaucoup de ceux qui avaient tâté du B 26, de l’half truck et du harki qui connaissait les dialectes, les pistes et les réseaux de soutien, verront en lui l’homme de la situation. Les autres, les plus rétifs au joug de la discipline, se rallieront, contraints et forcés, lors de la réunion tenue dans la ville frontalière du Kef le 22 septembre 1956. L’intervention musclée de la garde nationale tunisienne, sur ordre de Bourguiba, en sa faveur, et le «vous serez le goulot de la bouteille », écrit par Ben Benbella et confié au commandant Tahar Saïdani, à Tripoli, décideront de l’issue heureuse de la rencontre.

Ou le colonel Bouglez fait feu de tout bois

Désormais reconnu par ses pairs, Amara Bouglez se met en devoir d’évaluer ses moyens et ses possibilités. Sur le plan militaire, il dispose, au centre, des militaires algériens qui ont déserté le camp français de Lebtiha situé à quelques kilomètres de la ville de Souk-Ahras, avec armes et bagages en mars 1956 et qui sont regroupés autour du «chef» Abderrahmane Ben Salem et de son compagnon Mohamed Aouachria. Ils occupent la région de Ouchtetta et le bec de canard, une saillie algérienne au droit de Ghardimaou, petite ville à l’extrême-ouest de la Tunisie. Plus à l’Est, opèrent les groupes de Tayeb Djebbar, confortés par la présence, dans leurs rangs, de nombreux transfuges de l’armée française ayant fait leurs classes en Indochine.

Les forêts des Béni Salah sont tenues par les unités de Slimane Belachari, un vétéran du mouvement national. Ce centre deviendra, dans peu de temps, la zone d’opération du 2e bataillon de la Base de l’Est qui sera confié à Abderrahmane Ben Salem. Du sud immédiat de Souk Ahras jusqu’à Louenza, activent les groupes de Sebti Boumaâraf, Mohamed Lakhdar Sirine, Mohamed Lasnam, Hadj Lakhdar Daoudi et Abdallah Slémi. Ces éléments, nombreux et très aguerris, formeront l’effectif du 3e bataillon. Tahar Zbiri, de retour de l’Aurès, sera bientôt à sa tête. Au Nord, dans le demi-cercle dessiné par la ligne qui relie le piémont oriental de l’Edough à la lisière des forêts des Beni Salah et qui remonte vers Tabarka, laissant à l’extrême- nord le phare ancien de la Calle, activent les premiers compagnons de Bouglez, quelque quatre cents hommes. Ces vétérans, dont l’intrépide Allaoua Béchaïria et le chanceux Chadli Bendjedid, constitueront le noyau dur du futur 1er bataillon que commandera Chouichi Laïssani.

Les «citadins» du commando de Slimane Laceu (Guenoune Slimane) activent, eux, à la périphérie immédiate des implantations militaires de l’armée française et dans la ville de Souk Ahras. Bouglez, désormais en position de force, fin politique, répond au souci des nouvelles autorités tunisiennes, désireuses de voir l’ordre régner chez elles, en prenant une série de mesures destinées à faire respecter par ses maquisards la souveraineté du pays d’accueil. Il se place, ainsi, dans la position d’interlocuteur valable face à Driss Guiga, commissaire central, puis ministre de l’Intérieur, ou au débonnaire Bahi Ladgham, vice-président de la jeune République tunisienne. Il impose la concertation avec le commandant Mahdjoub Ben Ali, chef de la Garde nationale bourguibienne, pour résoudre par le dialogue les nombreux problèmes nés des incessants va-et-vient des hommes de l’ALN à travers la frontière.

Estimant, à juste titre, que la révolution algérienne a tout à gagner d’une Tunisie stable, il repousse ostensiblement les avances de Salah Ben Youssef, le leader de l’aile maximaliste du Néo Destour compétiteur déterminé du président tunisien. Mais, se méfiant d’une éventuelle versatilité de ce dernier, il maintient dans les unités de Sebti Boumaâraf un des plus combatifs de ses chefs de guerre, des moudjahidine yousséfistes qui ont combattu l’armée française pendant les évènements de Tunisie, et qui sont venus s’intégrer à l’ALN, sous la bannière des «Combattants de l’Afrique du Nord». Grâce à son sens du compromis, son réalisme, ses choix pertinents, il engrange, sans prendre de risques, d’inestimables avantages pour la révolution. Le premier et le plus important est la bénédiction de Habib Bourguiba pour l’installation de bases de l’ALN en territoire tunisien.

Il ne cède pas aux options exprimées, parfois véhémentement, sur le maintien du commandement à l’intérieur de l’Algérie. Pédagogue, il explique patiemment aux puristes de la révolution, et aux allumés du djihad, qu’il est vain d’espérer un état d’équilibre entre les forces de l’armée algérienne naissante et celles de l’ennemi. Il estime — et il cite des exemples illustres à l’appui de sa démonstration – que pour durer et espérer vaincre un jour, la seule alternative pour un mouvement indépendantiste encore faible est de bâtir, à l’abri d’un sanctuaire, les conditions d’une longue résistance.

«L’armée française respectera-t-elle la souveraineté de l’Etat tunisien ?» Ou bien «n’est-il pas aventureux de concentrer notre état-major et de le sédentariser dans un endroit connu de l’ennemi ?» Ce sont là les questions judicieuses qui lui sont posées. Le proche avenir démontra que l’analyse qu’il avance est clairvoyante : «Les Français seront certainement tentés de réoccuper la Tunisie et le Maroc pour neutraliser durablement les bases arrière de l’ALN, mais un facteur le leur interdira toujours : la conviction que leur agression provoquera la création d’un front nord-africain uni et déterminé à leur résister. Ils n’ont pas les moyens humains, matériels, financiers et diplomatiques pour s’engager dans une telle aventure.

Ce qui est à craindre, et il faudra veiller à s’en prémunir, ce sont des actions de commandos, ponctuelles et limitées dans le temps, contre nos installations. » A la veille de l’arrivée de Amar Ouamrane en Tunisie, Bouglez a déjà fait l’essentiel en matière de remise en ordre dans les rangs des groupes armés qui activent dans le Nord-Est. En très peu de temps, il a montré son savoir-faire. Avant même la réception des organigrammes de la Soummam, les unités qu’il commande sont restructurées par Abderrahmane Bensalem et Mohamed Aouachria, les deux célébrissimes déserteurs de mars 1956, selon le modèle français qu’ils connaissent bien. Les anciens seigneurs de la guerre, qui tiennent les djebels, sont entrés dans le moule façonneur.

Ils obéissent aux ordres de la nouvelle hiérarchie. Des centres d’instruction sont ouverts. De jeunes maquisards y apprennent les rudiments du métier des armes. L’organisation, mise en place par Amara Bouglez pour élever le niveau de l’ALN, fera école, à telle enseigne que Houari Boumèdiène, visitant ces installations au courant du deuxième semestre de l’année 1957, demandera et obtiendra l’affectation en Wilaya V de l’officier Khaldi Hasnaoui, un des instructeurs de la Base de l’Est.

Au nom du CCE

A souk Al Arbaâ, où il s’installe avec son staff, dès octobre 1956, une administration voit le jour. Sous la houlette du dynamique Layachi Benaâzza, elle mène une action dans toutes les directions grâce à des militants dévoués et compétents : Tahar Saïdani, Ahmed Nidham, Tahar «Spaguet », Amar Amri dit Omar Bisco, Rabah Nouar, Hama Chouchène, Abdelkader Laribi, Daoudi Abdeslem, Salah Méchentel, Mahmoud Harathii, Ahmed Draïa, Abderrahmane Bouraoui et tant d’autres. La Tunisie et la Libye sont minutieusement prospectées par Ali Ben Ouerdja et Hadj Hocine Sahraoui à la recherche des armes abandonnées en 1943 par l’Afrika Korps de Rommel et de Von Arnim. Le résultat est parfois fabuleux. Les carabines mausers, (auxquelles les maquisards vouent un véritable culte), les mitrailleuses MG 42 et 43, les PM «Schmeisser», les pistolets «Luger» ou «Parabellum », font le bonheur des hommes de Bouglez.

L’argent manque. Il ordonne l’exploitation du liège. Les chênes des forêts des Ouled Bechih et des Beni Salah sont une véritable manne céleste. Le produit de la vente, réalisée par l’intermédiaire de Salah Othmani, grand négociant d’origine algérienne installé à Tunis, permet de pallier au plus urgent : la sempiternelle «mhamssa» des popotes et les chaussures Palladium, dont les maquisards font un usage considérable. Les médicaments sont réduits à l’aspirine et au mercurochrome. «El imen, baba !» tient lieu de recette miracle pour vaincre le froid, la fatigue et les mille petites douleurs du quotidien. De généreux donateurs viennent au secours de l’ALN.

De richissimes membres de la diaspora kabyle dénouent leur bas de laine, et des commerçants djerbis, en majorité fidèles à Salah Ben Youssef, le secrétaire général dissident du Néo- Destour, offrent des centaines de gourdes en fer blanc, des chemises, des pataugas. Les réfugiés commencent à affluer en Tunisie, chassés de leurs mechtas par les bombardements de l’aviation, ou fuyant les camps dits, pudiquement, de «regroupement». Bouglez essaie, avec le peu de moyens dont il dispose, de soulager leur détresse. Les rapports qu’il dresse de la situation de ces déracinés, rapports confiés à l’UGTA qui vient d’ouvrir un bureau auprès de l’UGTT à Tunis, tenu par le dynamique Brahim Bendriss, seront utilisés dans peu de temps par Ahmed Boumendjel et M’hammed Yazid pour sensibiliser les Croix et Croissants Rouges de la planète à ce qui se passe à la frontière tunisienne. Décembre 1956. Ouamrane rejoint la Tunisie.

L’homme a l’aspect d’un bulldozer. Il en a la force. Une grosse tête posée sur le cube puissant du buste. Un visage aux traits durs. Des mâchoires impressionnantes. Un accent du terroir brut de décoffrage. Il est surtout oint de l’huile sainte d’Ifry. Les autres atouts de ce guérillero de fer sont des états de services anciens et connus de beaucoup d’anciens militants nationalistes du Nord-Est : un engagement ancien dans le mouvement national, un choix précoce pour la lutte armée, (condamné à mort en 1945 pour cause de mutinerie du régiment de tirailleurs dont il faisait partie et hors la loi française avant la lettre de Novembre, dès sa sortie de prison), un récent et prestigieux commandement wilayal et une proximité valorisante avec le légendaire Belkacem Krim.

Mais cela lui aurait-il suffi pour mener à bien sa mission à l’Est, s’il n’avait point rencontré – après quelques tâtonnements — Amara Bouglez ? L’entrevue entre les deux hommes se déroule dans le bureau de Driss Guiga. Les échanges sont brefs, mais suffisants. — «Je représente le CCE, voilà mon ordre de mission». — «Bienvenue parmi tes frères moudjahidine, colonel Ouamrane». Tout est dit. Bouglez, légaliste, éminemment politique, se met à la disposition de l’autorité légitime de la révolution. Ouamrane, mû par le souci de doter le CCE d’une force militaire conséquente, et surtout indépendante des états-majors des wilaya, confirme Bouglez dans son grade de colonel et entérine l’autonomie de la zone qu’il commande.

Les moyens mis à la disposition de Ouamrane mettront fin aux agissements fractionnels d’Ahmed Ben Bella, ouvertement insurgé contre le principe abanien de «la primauté de l’intérieur sur l’extérieur» qui le déchoit, ipso facto, de la prééminence qu’il s’est autooctroyée. Le représentant de ce dernier, Ahmed Mahsas, qui avait réussi à circonvenir l’état-major de l’Aurès et à l’inciter à ne pas reconnaître la légitimité du directoire politique issu du congrès de la Soummam, décrit comme une «dunette» régionaliste, est contraint de quitter Tunis dans la précipitation, exfiltré in extremis, par les services de Driss Guigua. Quelques jours après cette première rencontre avec Ouamrane, Bouglez réunit son staff de commandement et ses officiers de l’intérieur dans la propriété d’un Algérien non loin de la ville tunisienne de Béja.

Il présente Ouamrane. Son préambule va au principal : «Le congrès du FLN, qui est l’autorité suprême de la révolution, a désigné une direction politique, le colonel Ouamrane, que voici, la représente. En votre nom, je déclare que nous reconnaissons cette direction. En votre nom, je souhaite la bienvenue à si Amar.» Il poursuit, avec le langage imagé qu’il affectionne, tout en agitant un gros classeur de couleur blanche : «Ceci est le nouveau code de la route de la Révolution. Il a été rédigé par Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane, Belkacem Krim et Youssef Zirout. Le chemin qu’il balise conduit à la victoire». Il passe la parole à Ouamrane. Les officiers de la Base de l’Est, réunis par Bouglez pour écouter l’homme, que le journaliste Robert Barrat a médiatisé en mars 1955, attendent de lui qu’il commente, à leur usage, les articles du LIVRE qui vient de leur être Révélé et qu’il leur donne sa propre analyse sur les perspectives à plus long terme de la révolution.

Ouamrane n’est pas un tribun. Il estime qu’il n’a nullement besoin de prêcher la révolution à ceux qui la font. Il se contente de montrer par-dessus son épaule, du pouce de sa main droite, le gros classeur que tient toujours Bouglez, et en hochant la tête d’une façon significative, il dit : «Nous l’appliquerons !», puis il enchaîne sur sa récente rencontre avec Habib Bourguiba. Discours épique valant bien des envolées ! Les mots, dont il dit avoir usé devant le président tunisien, sont un échantillon du lexique «diplomatique» dont il fera bientôt étalage à Tripoli, au Caire ou à Baghdad. La tenue droite et le langage fort du rugueux maquisard ont posé définitivement, à sa juste place, la Révolution algérienne sur l’échiquier régional : «A djmaâ, j’ai rencontré hier ce couillon de Bourguiba et je lui ai dit assmaâ mlih, la Révolution algérienne a pris son essor.

Désormais, elle traitera avec chacun d’égal à égal…» Mouvements divers dans les rangs des officiers de la Base de l’Est présents ce jour-là . On se rapproche de l’homme de la Soummam. On l’entoure de plus près. Son attitude face à Bourguiba traduit une nouvelle donne. Elle ne prête à aucune équivoque. Ils en saisissent immédiatement le sens : l’Algérien en Tunisie, au Maroc, en Égypte ou ailleurs n’est plus le cousin pauvre, il n’est plus l’orphelin de l’Histoire, il est désormais le fils de la grande révolution de Novembre. Quelqu’un ose une interrogation. – «Qu’est-ce que Bourguiba vous a répondu, mon colonel ?» — « Assiaâka, il pense ce qu’il veut le type, l’essentiel est qu’il sache que les armes qui vont arriver passeront à travers la Tunisie et arriveront jusqu'à vous, coûte que coûte !» C’est peut- être ce jour-là, non loin de la petite ville de Béja, que le CCE a gagné, sans réserves, les suffrages de l’élite combattante du Nord-Est.

Il les a gagnés grâce à l’orgueil inspiré à l’immense Kabyle par les détonations des fusils des moudjahidine dans les djebels algériens, orgueil qu’il exprimera avec la même superbe devant tous les grands du monde arabe. Les armes, hélas, les armes ! Longue et tragique saga des pourvoyeurs de l’ALN. La question a hanté les chefs de la Révolution avant même le début de l’insurrection. La recherche des armes a failli coûter la vie à Ben Bella en février I955, à Tripoli. Elle a coûté leur liberté à Mostapha Ben Boulaïd et à Tahar Zbiri. Elle a contraint Taleb Larbi et Abdelkrim à sévir d’une main de fer contre les civils tunisiens ou libyens soupçonnés de détenir des fusils de guerre. Ces deux moudjahidine le payeront de leur vie. Des bateaux ont été sabotés dans des ports, coulés ou arraisonnés dans la Méditerranée. Des caravanes ont été interceptées dans le désert et des fournisseurs européens ont été assassinés dans des hôtels. Aït Ahcène a été victime d’un attentat en Allemagne.

L’avion de Mustapha Ferroukhi s’est désintégré au-dessus de la Mongolie, tout comme l’avion tchèque le fut à proximité de la base américaine de Nouaceur, au Maroc, en 1961. Et tant et tant d’autres drames à l’est, à l’ouest, au sud et au nord de l’Algérie provoqués par la recherche effrénée d’armes par le FLN, contrée par les meurtres et les sabotages exécutés par les services secrets français. La quête d’armes entreprise par le CCE, couronnée de succès dès le début de l’année 1957 amènera l’ennemi à imaginer l’impensable : installer des rideaux de fer le long des frontières de l’Algérie pour empêcher l’ALN d’avoir les moyens de lui tenir tête. Dans peu de temps, cette muraille de Chine à la française va devenir pour les uns la carte maîtresse dans leur stratégie et pour les autres le facteur négatif principal dans leur équation.

Début 1957, les membres du CCE, chassés d’Alger par la dixième division parachutiste du général Massu, rejoignent en ordre dispersé la Tunisie. Krim, seul rescapé du prestigieux premier état-major de l’ALN, est l’homme fort du directoire politique issu d’Ifry. Les affaires militaires relèvent naturellement de lui. La problématique des armements de l’ALN est enfin sérieusement prise en charge. L’équipe dont il est entouré est convaincue de l’impérieuse nécessité de tout mettre en œuvre pour la résoudre. Une fois les sources d’approvisionnement découvertes et exploitées, les armes promises par Ouamrane arrivent enfin en quantités.

Les structures installées par Bouglez démontrent leur utilité. Les dépôts de Béja, de Souk El Arbaâ, du Kef ou de Ghardimaou regorgent bientôt de caisses remplies de fusils 303 «Enfield», de mitrailleuses «Lewis» à chargeur camembert, de MG 42 et 43, de lance-roquettes à ressort «Piatt», de mortiers de tous calibres et d’énormes quantités de munitions. Il faut à présent faire rentrer ces matériels en Algérie. La mission sera naturellement confiée à la Base de l’Est, dont c’est la raison d’être. Ses plateformes de départ protégées par un relief accidenté et boisé qui les met à l’abri de toute incursion mécanisée, ses filières, ses relais et ses moyens humains considérables vont être mi à l’épreuve.

Février 1957, Bouglez entreprend une tournée qui le conduit de La Calle au nord, à Louenza au sud. Il explique aux chefs de ses unités combattantes la portée de l’effort qui est demandé à la Base de l’Est. Le mot «acheminement» a été prononcé pour la première fois par le chef de la Base de l’Est, accompagné par Si Mahjoub de la Wilaya II, au lieudit Tabia où campaient les moudjahidine de la 8e katiba du valeureux Sebti Boumaâraf.

En les passant en revue, il s’arrête de temps en temps pour dire un mot à ceux qui se sont armés sur l’ennemi, et que Boumaâraf a placés au premier rang. Ils portent le Mas 45 ou 49, le Garant, le Mat 49 ou le FM 24/29. Corps minces, gestes félins, visages aux traits durs, treillis fripés, pataugas épousant toutes les aspérités du pied et le même éclat dans le regard. Boumaâraf interpelle, par leurs faits d’armes, les hommes qu’il affecte, d’autorité, à l’opération : «Ceux qui ont été avec moi au djebel Boussessou un certain grand JOUR !» Quatre hommes avancent d’un pas. «Celui qui a affronté, seul dans la plaine, un half truck et qui lui a fait rebrousser chemin !» Un homme avance d’un pas.

L’acheminement, une épopée algérienne

Après cette singulière façon d’amorcer les choses, qui fait sortir des rangs une vingtaine de combattants, les volontaires affluent. Bouglez s’adresse à eux en ces termes. Ses mots font vibrer le cœur des hommes : «Ceux qui ont l’honneur d’être reçus par une unité comme la vôtre savent que l’Algérie vaincra. Partout les moudjahidine sont mobilisés mais beaucoup n’ont pas d’armes. Aider nos frères des Wilayas II, III et IV est pour nous un devoir patriotique. Je sais que vos souffrances seront grandes. Une marche longue de plusieurs centaines de kilomètres, le dos brisé par une lourde charge, vous attend. Certains d’entre vous périront sur le chemin. Qu’importe ! Plus tard, dans l’Algérie libre, les fils et les fils des fils de ceux qui survivront parleront avec fierté de ce vous aurez accompli. Lorsque vous direz «j’ai fait l’acheminement» et que vous montrerez vos cicatrices, les jeunes Algériens qui vous écouteront sauront ce qu’a coûté la victoire et ils accorderont de l’importance à la liberté».

La première compagnie d’acheminement, confiée à Mohamed Kébaïli, secondée par Mohamed Chebila, quitte Ouled Béchih au nord-est de Souk Ahras, au début du mois de février 1957. SiMohamed Kébaïli tombera au combat sur le chemin du retour. Elle est suivie par trois autres, commandées respectivement par Ahmed El Bessbessi, Youssef Latrêche et Slimane Laceu. Lorsque le retour de la troisième compagnie, conduite par Youssef Latrêche, lui est signalé, Bouglez se rend auprès d’elle à Garn Halfaya, où elle a été envoyée se refaire une santé après son long calvaire. En passant en revue les hommes alignés au garde-à-vous, Il est frappé par leur état physique. Ils n’ont plus que la peau sur les os. La course, le poids du fardeau, le quivive permanent et les privations ont gravement marqué leurs corps et leurs visages.

Et pourtant, pas un murmure et pas une plainte. Beaucoup portent des sandales qui laissent voir leurs pieds passés au henné jusqu’à la hauteur des chevilles. (Le henné est censé avoir un effet cicatrisant). Youssef Latrêche, le futur héros de la bataille de Souk-Ahras (fin avril-début mais 1958 ), qui a conduit sa compagnie jusqu’aux hauteurs de Médéa, où elle a été accueillie par le commandant Lakhdar Bouragaâ, s’aide de béquilles pour marcher. – «Pourquoi es-tu dans un tel état alors que tes djounoud sont relativement indemnes ?» — «C’est que j’ai fait le trajet deux ou trois fois, mon colonel». — «Comment cela ?» — «A force de courir sans arrêt d’avant en arrière de la colonne, mon colonel !» Bouglez opine respectueusement du chef. Avant de quitter le bivouac de Garn Halfaya, il rend visite aux malades dans l’infirmerie. Non loin de l’entrée du baraquement, son regard bute sur un tas de «pataugas» usés jusqu’à la corde, laissés à dessein dans cet endroit pour l’édification du colonel. Certaines semelles, décollées, apparaissent verdâtres et alvéolées.

La plante des pieds des sherpas de l’acheminement avait laissé son empreinte crevassée dans le cuir des «paladiums»… Bouglez, remué par le message pudique des hommes de Youssef Latrêche, suggère à Krim Belkacem de renforcer les moyens de la Base de l’Est par un renfort encore plus important de katiba de convoyeurs d’armes. Krim n’a pas attendu les avis de Bouglez pour agir. Dès le début de l’opération, il était convaincu qu’il fallait gagner la course de l’armement pour prendre de vitesse les parades mobiles et statiques que l’ennemi ne manquera pas de mettre en place pour parer à la menace d’une ALN disposant en quantité et en qualité d’armes modernes.

Avant même le départ de Youssef Latrêche pour l’Algérois, une première compagnie venue de la Wilaya II en mars 1957, conduite par Abdelouahab Guedmani, ancien élève du collège moderne de Constantine et futur wali dans l’Algérie indépendante, est prise en charge et conduite à bon port par les hommes de Tahar Zbiri qui campaient sur le Dahret Ouenza. D’autres katibas la suivront. Des camps sont ouverts à l’extrême ouest de la Tunisie. Le plus important est installé non loin de la ville frontalière de Ghardiamaou, au lieu-dit Ezzitoun. Au summum de sa période fébrile, il abritera jusqu’à un millier de maquisards. C’est à une cadence de plusieurs centaines par mois que les armes rentrent en Algérie, au grand dam des généraux français, incapables d’en tarir le flot. «Un seul problème, les armes qui proviennent de l’extérieur !»

Ce cri désespéré de Robert Lacoste, le socialiste contaminé gravement par l’épidémie de rage, rebelle à toute thérapeutique médicale, qui sévit dans Alger l’européenne, ainsi que les mises en demeure de Paris, conduisent l’état-major français à rechercher une parade efficace. La construction d’une ligne de fortification le long des frontières est et ouest de l’Algérie va être entreprise. La deuxième division motorisée, qui comprend des régiments d’infanterie mécanisée et des régiments de légionnaires parachutistes ainsi que des groupes d’artillerie, qui est déjà positionnée autour de Souk-Ahras, reçoit dans peu de temps le renfort de la 11e division mécanisée qui occupait jusque-là l’ouest de la Tunisie. Ces deux importantes unités se déploient de telle sorte à couvrir entièrement le Nord-Est algérien.

Le dispositif de combat est repensé pour aboutir à une configuration qui lui offre des possibilités optimales. Les états-majors s’implantent au cœur du théâtre d’opération des bataillons de la Base de l’Est : Guelma, Machroha, Souk-Ahras, Taoura, El Kala. Aidés puissamment par le barrage fortifié, qui a avancé à grands pas depuis le mois de juin 1957, des régiments de troupes d’élite, disposant d’hélicoptères pour leur déplacement, tentent de reprendre l’initiative sur le terrain. Dans une contribution parue récemment dans le Soir d’Algérie, le commandant Mohamed Chebila, acteur éminent de la guerre de Libération, a décrit dans le détail la nature des fortifications édifiées par l’armée française pour isoler l’ALN.

1958, l’année terrible

Fin 1957. Les bataillons de la Base de l’Est, face aux puissants moyens qui leur sont opposés, ont adapté leur stratégie. L’insécurité dans les territoires où ils opèrent est encore totale. L’offensive du 20 octobre 1957, décidée par le CCE, est en général couronnée de succès. Amara Bouglez coordonne personnellement, dans les territoires qu’il contrôle, les opérations. Des camps sont durement harcelés et quelquefois emportés d’assaut. Mais vers la fin de l’année, le dispositif ennemi, sans cesse renforcé, commence à recueillir des résultats. Les unités de l’ALN, affectées à l’acheminement, rencontrent des difficultés pour passer. Elles sont de plus en plus interceptées. Bouglez, au mois de décembre, inquiet de l’évolution des choses, entreprend une tournée à l’intérieur. Il n’est plus escorté par un escadron de jeunes citadins ayant à peine subi l’épreuve du feu, mais par Slimane Laceu à la tête de son commando.

Il a troqué la carabine US contre un Mas 49. Aux abords du barrage, il fait des croquis et prend des notes. Dans son rapport à Krim, il insiste sur la disproportion de ses moyens en regard de ceux de l’adversaire. Il demande le retour immédiat en Algérie des katibas stationnées encore en Tunisie avant que la nasse ne se referme. Au moment où son appréciation personnelle est nécessaire sur le terrain, alors que le général Vanuxem à implanté son fanion entre Guelma et Souk-Ahras, Krim est paralysé à Tunis. Il s’échine à pousser le rocher de Sisyphe d’une toujours inachevée cohésion des rangs. L’ALN qu’il veut restructurer et moderniser est encore çà et là dans l’Est, aux mains de seigneurs de la guerre à la vision amoindrie par des œillères, englués dans leur routine, ligotés par des affinités régionalistes et quelquefois aussi manipulés par des mentors animés, soit par un antikabylisme primaire, soit par une lecture au premier degré de la formule «blasphématoire» de Abane : «La primauté du politique sur le militaire».

Il est en butte aux pressions du gouvernement tunisien qui voit avec un effroi non déguisé les affrontements se rapprocher de son territoire. Au début de l’année 1958, Krim, pris par des tâches toutes importantes et toutes prioritaires, est seul pour soutenir la pyramide et il l’est davantage encore depuis qu’il a donné son blanc seing aux bourreaux de Abane. Il est seul comme le sont toujours ceux qui font le choix de ne s’entourer que de collaborateurs qui ne les contredisent jamais. Mouloud Idir, ancien officier de l’armée française, assurément patriote et certainement dévoué à la cause commune, n’a jamais imaginé son rôle aux côtés du responsable des forces armées comme celui d’un médiateur ni son bureau comme une utile étape de concertation, de dialogue et de mise à plat des problèmes pour en dénouer, d’abord à son niveau, la complexité.

S’il est vrai que le secrétariat politique de Krim était constitué par la fine fleur des cadres intellectuels de la révolution, le responsable des forces armées, au moment où il ployait sous le fardeau, n’a pas eu la chance d’avoir à ses côtés – dans son cabinet militaire — des hommes de grande envergure. Il n’a eu que des commis. Plus que de métier, il a manqué à ces fondés de pouvoir, cette longue proximité avec les moudjahidine qui donne la capacité de gérer les grognes, les impatiences, les conflits subalternes qui naissent des heurts des caractères et de l’enchevêtrement inextricable des «bonnes raisons». En plus des bilans secs qui caricaturent les situations et où ressortent les noms, soulignés en gras, dans la colonne «débit» des colonels Bouglez et Lamouri, établis par Idir à l’usage du responsable des forces armées, ce dernier prête l’oreille aux commentaires, rapportés par la police du CCE, des «experts» en stratégie qui siègent à la terrasse du Palmarium ou sous la coupole de la Rotonde, les deux cafétérias cossues qui donnent sur les belles avenues de la capitale tunisienne.

Krim finit par s’aligner progressivement sur les conclusions, tirées au rabais, qui affirment que les difficultés que rencontre désormais l’acheminement sont essentiellement imputables à une «carence» des responsables de la Base de l’Est et de la Wilaya I, «carence» qui aurait permis au génie français de travailler «dans une quasi-totale impunité ». Il ne s’est pas déplacé pour constater que le chantier du barrage était protégé par des forces à même de contrer efficacement toute tentative de lui faire échec. Bouglez affirme que chaque portion du barrage achevée est immédiatement intégrée dans le disposition de défense prévu par ses concepteurs et que nul ne peut l’attaquer frontalement sans risquer l’annihilation, il prêche dans le désert. Après une énième inspection in situ, il écrit, en soulignant chaque phrase : «Aux harcèlements incessants dont l’ouvrage est l’objet, répondent des efforts ennemis d’adaptation et de renforcement. L’entreprise a été mûrement réfléchie. Elle a bénéficié d’options d’extension selon les contraintes que nous faisons peser sur elle chaque nuit.» Bouglez n’est ni écouté ni entendu.

Krim est décidé, sur le plan militaire, à casser une routine qui semble ne plus convenir. Il veut faire de l’armée un ensemble cohérent et discipliné, et il ne peut pas le faire sans casser le lien d’allégeance entre les chefs autoproclamés ou cooptés et leurs hommes. La situation de blocage face au dispositif français lui offre l’occasion d’opérer les changements qu’il juge nécessaires. Il ne veut plus plaider. Il veut agir. «Pour une nécessaire restructuration de l’ALN», il décide de centraliser le commandement. Sa démarche portée par Mouloud Idir se révèlera plus difficile que ce qu’il imaginait. Elle n’est pas comprise par les officiers supérieurs visés par le mouvement. Bouglez et Lamouri lui donnent une coloration politique. Ils pensent que Krim veut écarter ceux qui ont prêté l’oreille au grand politique assassiné en décembre. «Pour une nécessaire restructuration de l’ALN», il décide de centraliser le commandement.

Le COM

Le 8 février 1958, le Comité opérationnel militaire voit le jour. Il est démembré en COM-Est et en COM-Ouest. Mohamedi Saïd Nasser, ancien chef de la Wilaya III, est placé à la tête du COM-Est. Le nouveau chef d’état-major, côté est, a une vision du monde d’une grande simplicité. La planète du colonel Nasser est peuplée d’hommes voués à l’enfer et d’hommes destinés au Paradis. Dieu, dans son infinie sagesse, a créé des êtres prédestinés à renforcer les rangs des élus, mais ils doivent d’abord s’accomplir dans le sacrifice suprême. Bénie soit la révolution qui offre au mollah-soldat l’opportunité de prêcher le martyr. La ligne Morice, tous les moudjahidine qui ont été commandés par SiNasser le savent, a été inventée pour l’accomplissement du destin de ces bienheureux.

C’est cet homme considérable par la taille, officiellement compétent, en principe courageux, ostensiblement pieux, illuminé par la sainte Révélation que les dynamiques humaines relèvent de la seule volonté d’Allah, qui est opposé au général Vanuxem et aux six autres généraux qui sont à la tête des forces qui occupent de la zone Est Constantinois. Fin janvier 1958, le commandement de la Base de l’Est est retiré au colonel Amara Bouglez au moment même où des actions militaires aux conséquences politiques considérables sont menées par ses unités. Le 11 janvier, un petit contingent français est pris à parti par les hommes du troisième bataillon de Tahar Zbiri, Les cinq prisonniers que les moudjahidine ramènent déclenchent un tintamarre considérable en France et en Algérie.

La quatrième République est ébranlée. L’armée française, au diapason des hystéries des ultras d’Alger, menace la Tunisie tenue pour responsable de ses malheurs. Le trop-plein de fureur des lobbies algérois se déverse sur les enfants de l’infortunée Sakiet Sidi Youssef. Mais les échos des explosions des bombes de l’aviation française, qui ont frappé la petite ville tunisienne, parviennent aussi à Manhattan. Un tollé considérable s’ensuit. Les grandes puissances s’en mêlent. Le conflit algéro-français est brutalement internationalisé. Bouglez fort de ses succès, faisant la sourde oreille aux accusations dont il est l’objet, décide la création d’un quatrième bataillon… Il demande, mais il ne l’obtient pas, un sursis avant de rejoindre sa nouvelle affectation au COM. Il veut veiller personnellement à la mise en place, sur un itinéraire plus au sud, de cette nouvelle grosse unité articulée autour des vétérans de Youssef Latrêche. (Nous verrons, dans une autre contribution, ce qu’il en coûtera à ce quatrième bataillon d’avoir été déployé au delà de la ligne Morice, par le chef du COM, dans un moment de grand flottement).

Celui dont dépend le sursis demandé par Bouglez est le commandant Mouloud Idir, directeur du cabinet militaire de Krim. Des contentieux anciens opposent les deux hommes. Le chef de la Base de l’Est n’a jamais accepté d’être bousculé par des ordres intempestifs concernant la meilleure façon (vue de Tunis) de détruire le barrage. Il s’est gaussé, souvent ouvertement, des «alibis» qui empêchent Idir de tester, en personne, la profondeur et les aspérités aiguisées, tranchantes et détonantes du glacis fortifié. Il a été ouvertement critique devant l’amateurisme qui a caractérisé la préparation et l’exécution, par le même Idir, de l’expédition de juillet I957, censée atteindre, via la Libye, les champs pétroliers déjà prometteurs de Hassi Messaoud. Mouloud Idir, avant le franchissement de la frontière libyenne, avait écarté du commandement de l’opération les officiers expérimentés mis à sa disposition par Bouglez et Lamouri, dont Nour Lamouri, frère du chef de la Wilaya I, Lakhdar Belhadj, chef de la Zone V de la Wilaya I, Laïd Sabri, compagnon de l’intrépide Hogass, Ferhat Berrahal, vétéran de Novembre 1954, ainsi que le deuxième homme du commando de Slimane Laceu, pour désigner à la tête de l’unité, selon des critères connus de lui seul, Mohamed Bernou — un brave type — qui était, un mois avant le départ de l’expédition, paisible employé de la compagnie qui gère l’aéroport de Bône-les-Salines.

Cette façon de faire mettra Mohamed Lamouri et Amara Bouglez, de passage à Tripoli, dans une indescriptible colère. Bouglez, n’ayant pas d’autres moyens de se défendre, hormis de s’insurger, ce à quoi il se refuse, range ses affaires et fait ses cartons. Il sait que son affectation dans un bureau est la fin de la ligne ascendante de sa carrière militaire sur le terrain. Il en est très affecté. Averti, il sait qu’il ne paie pas une éventuelle faillite de la stratégie de la Base de l’Est, mais son franc-parler et ses positionnements aux côtés de Abane Ramdane. Au cours du second semestre de l’année I957, son refus, ainsi que celui du colonel Mohamed Lamouri de respecter la quarantaine appliquée à l’un des architectes du congrès de la Soummam ont fortement inquiété.

Non seulement les deux colonels ont partagé ouvertement les critiques de Abane concernant «la gouvernance» des «3 B», mais Bouglez est allé plus loin encore en proposant à Abane, au mois d’octobre 1957, de prendre le commandement de la Base de l’Est. Le fait accompli d’un Abane à la tête de la force militaire d’où le CCE tient son pouvoir, aurait changé le rapport des forces au sein de ce directoire. La proposition – au nom de l’ensemble des membres de l’état-major de la Base de l’Est – a été faite à Abane dans l’enceinte de l’hôtel Claridge, à Tunis, au mois d’octobre 1957, soit deux mois avant sa mort. Le colonel Bouglez, les commandants Mohamed Aouchria et Tahar Saïdani (Tahar Saïdani est toujours de ce monde) ont tout fait pour que Abane accepte cette proposition. Cette proposition a-t-elle précipité la mort de Abane ?

Sous la couronne des chênes

Amara Bouglez, le 17 février 1958, fait ses adieux à ses compagnons réunis non loin du camp français de Aïn Ezzana, sur le terrain d’opération du 2e bataillon. Il quitte la Base de l’Est à un moment crucial de la guerre, l’importance de ce qu’il a accompli, attesté par le dispositif extraordinaire que l’ennemi a mis en place face à lui. Sous l’ample et majestueuse couronne des chêneszéen, un silence insolite règne. L’atmosphère est chargée de cette densité pesante qui imprime chaque image, pour longtemps, dans la mémoire des hommes. La nouvelle de la mort de Tahar Zbiri, de Sebti Boumaâraf, de Chérif Mellah et des cent vingt combattants qui les accompagnaient venait de parvenir. La 8e katiba, qui avait forcé le passage du barrage fortifié, encerclée au sud de Guelma, au lieu dit Sfahli par le 9e RPC du colonel Buchoud, avait succombé au bout de trois jours de durs combats. (Tahar Zbiri, donné pour mort, reparaîtra quelques jours plus tard à la tête d’une poignet de rescapés, dont Cherif Braktia futur colonel de l’ANP).

En embrassant du regard les rangs des hommes venus le saluer, et connaissant la raison de leur tristesse, il prononce quelques mots de consolation : «Si Tahar a échappé à la planche fatale dressée pour lui et pour Benboulaïd dans la prison de Constantine, parce que son destin était de mourir debout et les armes à la main. Lui et ses compagnons nous ont précédés dans les jardins d’Allah. Gloire à nos martyrs», puis il poursuit dans une de ces envolées dont il a le secret : «Ensemble, nous avons réussi une chose extraordinaire. Je ne parle pas de la prouesse de ceux d’entre vous qui ont traversé de part en part l’Algérie quadrillée par une armée. Je ne parle pas de la preuve donnée sur les champs de bataille de votre valeur. Je ne parle pas des souffrances que vous endurez et que vous endurerez encore longtemps.

Mes frères des djebels de Souk-Ahras, mes frères venus de l’Aurès, du Djurdjura, de Collo, du Souf, de L’Ouarsenis, de Fellaoucen ou de Béchar, mes frère venus de France, du Maroc, d’Allemagne ou de Tunisie, vous combattez côte à côte, épaule contre épaule, avec la même ferveur, pour la liberté de l’Algérie. Votre compréhension du monde convergente et vos valeurs communes sont le véritable ciment de l’unité de notre peuple. Si la Base de l’Est devait être fière d’une chose, c’est de vous avoir réunis autour de la seule idée qui vaille : renforcer dans le creuset brûlant de la Révolution les liens indéfectibles de la nation algérienne». Jamais les mots «peuple uni et nation forte» n’ont eu autant d’intensité que ceux prononcés ce jour-là par le colonel Bouglez.

La ressemblance entre les maquisards venus des horizons les plus divers était saisissante. La mystérieuse alchimie du milieu conducteur où ils se trouvaient, transcendait les dissemblances des traits des visages, les différences des tournures des phrases, les particularités des inflexions du parler, les faisaient proches comme le sont les enfants d’une même mère chez qui perlent le même sang et la même lumière du regard. Les moudjahidine rassemblés dans la petite clairière de la forêt de Ouchtetta sont trop émus pour penser à applaudir Amara Bouglez. Ils le seront davantage encore quand ils le verront, quelques instants plus tard, remettre son «Mas 49», symboliquement, à un jeune maquisard.

Les affligeantes réalités de l’arrière

Amara Bouglez était un grand réaliste dans ses rapports avec les hommes, tant il avait palpé, avant la ligne burinée de novembre, le faux tissu qui les parait. Il aimait la révolution parce qu’elle avait transmuté, telle une pierre philosophale, les sentiments de ceux qui l’accomplissaient. Il savait que la constance dans l’amitié était conditionnée par l’avantage que l’autre escomptait en tirer, le prix indiscutable qu’il exigeait pour se laisser convaincre était le partage des mêmes valeurs. Le pécule commun à tous les moudjahidine — vivre et mourir pour l’Algérie — le fit ainsi l’ami de tous. Il s’arrêtait souvent au milieu d’une phrase pour évaluer le degré d’attention de son vis-à-vis.

Quand il découvrait l’indifférence ou la distraction, il l’imputait d’abord à la faiblesse de son exposé, il réajustait alors son approche, multipliant les «tefhem ?», attentif à la direction du regard, au lapsus révélateur ou aux raclements de la gorge qui traduisent souvent l’agacement et plus souvent encore l’insolence. Devant l’entêtement, impossible à déliter par la raison, il savait asséner, avec le ton idoine, l’obligation de l’obéissance aux ordres du chef. Ses colères n’étaient jamais feintes, mais elles étaient rares. Aucune de ses unités n’entra jamais en dissidence contre lui. Lorsqu’un petit chef – les petits chefs, en temps de révolution, ont souvent de grandes ambitions — commence à exprimer quelques velléités de dissidence, il savait fourvoyer le capitaine em… dans l’impasse étroite d’un bureau afin qu’il puisse, sans danger pour personne, soulager son stress en éructant tout à loisir ses diarrhées verbales.

Le plus rugueux, il l’affectait dans une de ses unités de combat — chez Laceu ou Boumaâraf de préférence — où, voyant la Faucheuse quotidiennement à l’œuvre, le prétendant sera très vite convaincu de cette précarité de la vie qui amène à relativiser les choses et à apprécier les bonheurs simples comme manger de la «souika», boire de l’eau saumâtre, espérer que l’aboiement d’un chien derrière la crête ou la lumière pâlotte, que l’on devine dans les profondeurs des ténèbres, marquent la présence d’une hutte de paysan qui n’a rien à envier, après plusieurs nuits de marche et de privations à une suite dans un «cinq étoiles». Maître incontesté d’un immense territoire, il n’usa jamais de son pouvoir pour mettre à mort des moudjahidine. Le pénitencier qu’il ouvrit et qu’il confia à Chaïb El Hasnoui, ceux qui y séjournèrent découvriront un jour qu’il leur avait évité le seul voyage d’où nul jamais ne revient.

Amara Bouglez, désormais membre du COM, sera chargé de la formation et de l’instruction. Il sera très vite confronté aux affligeantes réalités de l’arrière. Le poids des rancœurs accumulées depuis que Krim a cédé au principe vieux comme le monde, hermétique comme les certitudes : «Les miens sont toujours les meilleurs», (et ils le demeureront hélas, même quand ils auront démontré, au pied du mur, le contraire), ajoutés aux jeux malsains de ses pairs du CCE qui travaillaient dans l’ombre à sa perte, ajoutés encore au traumatisme provoqué par l’assassinat de Abane mettront, dans très peu de temps, en branle la dynamique du complot dit «des colonels ».

Mohamed Maarfia in le Soir d'Algérie les 6 et 7 /03/2012

 



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