Notre révolution doit être celle des esprits

Contribution | 13 Mars 2011 | 11:33

Telle une traînée de poudre, la révolution tunisienne se propage dans tout le monde arabe. Après la chute des deux premiers tyrans, les paris sont ouverts sur les prochains despotes qui seront balayés par l’ouragan de la révolte.

Certains Algériens rêvent de faire autant, en « dégageant » le régime actuel. Mais est-il vraiment convenable d’imiter les autres, alors que notre histoire est bien différente ? En effet, la Révolution du 5 Octobre précède de vingt-deux ans celle du Jasmin ; le Pouvoir réel est plus flou chez nous que dans les autres pays de la région ; les caisses de l’Etat sont pleines de milliards de Dollars et enfin, l’« opposition » est largement discréditée dans la société. Tout cela n’incite guère les gens à se mobiliser.

- Grâce au5 Octobre, les Algériens possèdent une relative liberté d’expression pour pouvoir se défouler, contrairement aux autres peuples qui en furent privés ; dans un réflexe pavlovien, une bonne partie de notre population assimile cette liberté retrouvée aux atrocités qu’a connu par la suite notre pays. Ces personnes préfèrent la tranquillité à la revendication de leur citoyenneté qui les mettra, enfin, à égalité de droits avec leurs compatriotes les plus hauts placés.

- Alors que les despotes des pays voisins symbolisent parfaitement le Pouvoir, chez nous chacun ressent les centres de décision ailleurs : ceux-ci n’ont-ils pas fait et défait plusieurs « présidents » ? D’ailleurs, depuis 1988, nous en avons connu cinq.

- Le pays dispose d’une confortable aisance financière jamais connue. Cette manne pourrait être utilisée dans cette période de turbulence pour acheter les consciences des éléments les plus virulents.

- L’ouverture démocratique de 1988 fut mal négociée à cause du manque de sincérité du Pouvoir ou de la naïveté, pour ne pas dire de la médiocrité, de l’opposition. En effet, beaucoup d’opportunistes se sont précipités pour en faire un commerce : tels des trabendistes de la politique, certains se sont accaparé l’Islam en promettant une place au Paradis en échange d’un bulletin de vote en faveur leur parti ; d’autres se sont emparés de notre Révolution, de l’arabité ou de l’amazighité pour en faire des marchandise à vendre. Par ailleurs, beaucoup de ces chefs de partis n’étaient que d’excellents comédiens qui jouaient des rôles écrits dans les officines du Système. Alors qu’ils sont tous pour l’alternance démocratique, aucun d’entre eux n’a songé à quitter son fauteuil : ils sont au pouvoir depuis plus de vingt ans et le vétéran est proche d’un demi-siècle. C’est pour cela que beaucoup de gens sont blasés de la classe « boulitik ». Paroles d’un libre esprit ayant adhéré une seule fois de sa vie à un mouvement structuré (le FFS), de septembre 1990 à fin janvier 1992, en qualité de « Coordinateur communal » et membre du Conseil de wilaya, ayant participé à la Convention de Tipasa-Matarès, au 1er Congrès et à toutes les marches initiées durant cette période à Alger par ce parti, dont la plus émouvante : celle du * janvier 1992 pour défendre une « Algérie libre et démocratique ».

Après ce constat décourageant, certains diront que le statu quo est préférable au changement. Mais la situation est trop grave pour se laisser atteindre par le désespoir : la pauvreté touche la majorité de la population, des milliers de harraga fuient annuellement le pays en se jetant à la mer, certains s’immolent par le feu pour dire que la vie est devenue pour eux un enfer, alors que le pays risque la banqueroute en cas d’effondrement des cours du pétrole, source de plus de 95% des recettes en devise.

Et puis, n’est-ce pas l’actuel régime qui grignota les acquis démocratiques du 5 Octobre dans le but d’instaurer un système à la Ben Ali ? À cet effet :

- Il s’appropria l’ENTV en la transformant en sa captive : Orphelins de leur TV, les Algériens sont obligés de se rabattre sur les chaînes étrangères pour obtenir des informations sur leur pays.

- Alors que notre constitution était semblable à celles des grands pays, il la modifia en 2008 pour s’octroyer une présidence à vie.

- La réussite notable à son palmarès est l’embellie financière du pays, mais qui ne doit rien à son génie, car provenant des cours pétroliers élevés. Cette richesse profitera aux entreprises étrangères qui écouleront leurs marchandises ou réaliseront de grands projets en étant grassement rémunérées, tout en partageant le gâteau avec leurs « sponsors » attitrés.

En favorisant l’import/import, le régime transformera les Algériens en bras cassés qui ne savent plus rien produire, alors qu’il y a longtemps de cela, ils construisaient des bâtiments, des routes, des camions, des bus, etc. : tout ce potentiel fut bradé. La mise à mort de grandes entreprises de production entraîna un chômage des plus alarmants et ôta aux jeunes diplômés l’espoir de dénicher un travail décent. Si l’on n’est pas membre des classes privilégiées, il est presque impossible de trouver un emploi durable. Plus de 40% des salariés ne sont pas déclarés, tandis que les emplois du « Filet social » dans les administrations sont « rémunérés » à 3000 DA par mois : ce qui ne représente même pas les frais d’un esclave (qui est nourri, logé, habillé, transporté). Après cela, on nous dira qu’il n’existe que 10% de chômeurs en Algérie !

Pour assurer le développement de la nation, à l’ère de la Société de l’information, nos dirigeants optèrent pour l’économie de bazar et le travail artisanal. Nos jeunes sont encouragés à devenir des artisans, en créant leur propre entreprise dans le cadre de l’Ansej. Pourtant, la Révolution industrielle détrôna cette méthode pour son manque de compétitivité. D’ailleurs, Adam Smith (1723-1790) illustra cela par la fabrique d’épingles : un artisan maîtrisant tout le processus fabriquait une seule aiguille par jour ; grâce à la « division du travail » en dix-huit opérations, reparties entre dix ouvriers, la production journalière de chacun sera de 4800 aiguilles. Une des rares entreprises publiques performantes est la « Vache des orphelins » (Sonatrach). Néanmoins, sans l’intervention des nationalistes algériens, elle aurait été vendue par le « Texan » aux Américains. Nos dirigeant sont de piètres créateurs de richesses ; en revanche, ils semblent être de redoutables démolisseurs d’entreprises viables : l’exemple le plus frappant est celui de « Tonic emballages », coulé en un clin d’oeil avec ses 4000 travailleurs. Récemment, pour défendre les intérêts des importateurs, ils s’attaquèrent à l’un de nos plus brillants industriels.

Tout ce gâchis est peut-être provoqué par le sous-développement mental qui confond la richesse de sa propre famille avec celle de la collectivité ; la démesure de sa petite personne avec la splendeur de la nation. Car le grand homme est celui qui sert humblement son pays en donnant le meilleur de lui-même afin d’apporter un bien-être au plus grand nombre ; tel Lula da Silva qui arracha de la misère trente millions de Brésiliens durant ses deux mandats présidentiels.

C’est pour cela que de nouvelles élites intellectuelles doivent émerger de la société afin de changer les mentalités. Des dirigeants de la trempe de Boudiaf, Ben M’hidi ou Abane, lesquels avec des moyens dérisoires ont su mettre la Révolution dans la rue pour que le peuple s’en empare jusqu’à la victoire.

Toutefois, l’Algérie fut libérée en 1962, mais pas tous les Algériens, car des « malins » se sont emparés du pouvoir pour assouvir leur besoin de domination, au nom du FLN. Mais aujourd’hui, les gens lucides distinguent le FLN d’origine (1954) de sa version « made in Taiwan », qui est une appellation vide de sens : le premier avait pour but la libération du pays des griffes du colonialisme ; le second, l’asservissement du peuple au profit de la caste au pouvoir.

Pour mettre fin à cette médiocrité, chacun de nous adopte une forme de lutte qui convient le mieux à sa personnalité : participer aux marches en prenant le risque de se faire tabasser ; faire des grèves pour des revendications sociales ; lutter sur l’échiquier de l’esprit, avec pour armes les idées ; etc. Cette mobilisation concerne les jeunes comme les vieux, car l’âge vrai ne dépend guère de nos vaines, mais de notre état d’esprit. Celui qui succombe à l’idée de soumission, de destruction, de fuite ou de suicide, est vieux même s’il a vingt ans ; tandis que s’il lutte pacifiquement et se dit : « mazel l’espoir en Algérie, mazel ! » il est jeune même s’il a quatre-vingt-six ans, tel Maître Ali Yahia Abdenour.

Le régime, lui, est prêt, car il a mobilisé ses troupes régulières ainsi que ses « baltaguias », mais contrairement à 1988 et 2001, il ne peut faire sa besogne à huis clos. De nos jours, l’information est directe grâce aux TV satellitaires, téléphones portables, facebook…

Malgré ce changement d’époque, les adeptes du statu quo gardent encore leurs anciennes manies en encourageant les riverains à défendre leur « houma » (quartier) des « envahisseurs » venus de Kabylie pour manifester. Mais ces apprentis sorciers, qui veulent diviser le peuple pour régner, se trompent de pays, car l’Algérie n’est pas le Rwanda ou le Soudan : notre unité est scellée dans le ciment de notre Révolution, arrosé par le sang de nos martyrs. Pour cela, où qu’il aille dans notre vaste territoire, l’Algérien est partout dans sa « houma » ou son douar.

Le soulèvement du peuple algérien ne doit guère ressembler à celui de nos frères tunisiens, car le stade des émeutes et des confrontations meurtrières avec les services de sécurité est dépassé ; surtout que notre pays a connu des torrents de larmes et de sang : une seule goûte encore versée sera de trop. Notre révolution doit être celle des esprits en exigeant de nouveaux dirigeants, ambitieux pour leur pays, compétents et honnêtes, capables de nous sortir du sous-développement. Surtout que grâce aux errements des Islamo-baathistes soudanais qui ont conduit à la partition de leur pays, l’Algérie est désormais le plus grand pays d’Afrique. Pour consolider ce leadership dans tous les domaines, il est indispensable de disposer de dirigeants de grande envergure. L’émergence de ces derniers exige la liberté d’expression, de manifestation, de réunion, d’organisation, etc. Pour obtenir ces droits pacifiquement, il est nécessaire de crier tous ensemble : « 49 ans, barakat ! »

Boudjema Tirchi. Autodidacte

 

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