La presse algérienne a eu le mérite d’essuyer la poussière sur des dizaines de noms de chahid et de moudjahidine que les livres n’ont pas retenus ou simplement survolés en quelques lignes. Ce travail de mémoire livré aux lecteurs à l’occasion des différentes commémorations a été rendu possible grâce à l’apport de précieux témoignages recueillis auprès de femmes et d’hommes conscients de la nécessité de perpétuer la flamme portée par une génération exceptionnelle qui donna au sacrifice tout son sens.
Certains articles ont grandement contribué à révéler à une opinion publique de plus en plus exigeante le combat héroïque livré avec courage et humilité par une large frange d’Algériens qui n’a jamais cherché la gloire au détriment du but suprême pour lequel tout le monde était prêt à mourir en martyr une centaine de fois. Amar Djeffal, le chahid aux mille vies, était de ceux-là. Mieux encore, il constitue un exemple parfait du militant qui a fait l’Histoire sans faire d’ « histoires ».
A El Khroub où il vécut en moudjahid et mourut en chahid sous la torture, il y a une cité, une rue et des établissements publics qui portent son nom. A travers l’ensemble des wilayas situées sur le territoire occupé durant la Guerre de libération nationale par les Wilayas I et II historiques, son nom demeure intimement lié à ceux de Bachir Chihani, Abdelhamid Kerboua, Messaoud Boudjeriou, Zighoud Youcef et Mostefa Benboulaïd. Au-delà de ces manifestations symboliques, le nom de Si Amar, le « cheikh » des chouhadas d’El Khroub reste profondément gravé dans les cœurs et les esprits.
Feu Garmi Lachtar, un moudjahid qui a porté l’uniforme de l’Armée nationale populaire, m’avait beaucoup parlé de Si Amar, bien des années avant que le magazine ne me charge d’évoquer en quelques lignes le parcours combattant d’un homme dont la vie se conjugue toujours au présent. Garmi est un cousin du chahid Lachtar Hamlaoui, un des proches collaborateurs de Si Amar, celui-là même qui exécuta le misérable traitre qui moucharda le « cheikh » des chouhada. Le témoignage est précis mais ne perce pas le mystère qui a entouré l’action patriotique mené par Si Amar.
Il n’y a qu’à voir l’acharnement inhumain et criminel avec lequel ses bourreaux s’en sont pris à lui pour saisir l’extrême frustration ressentie par la sécurité de l’armée coloniale devant un homme qui demeura, aux yeux de l’occupant, une énigme entière jusqu’à son dernier souffle. Son rôle dans le recrutement, la gestion du contact entre les chefs du maquis et la population et l’acheminement des armes et des documents, quoique primordial dans une période cruciale marquée par la poussée révolutionnaire provoquée par la grande offensive du Nord Constantinois et la réaction brutale de l’armée française dirigée essentiellement contre les populations civiles, n’attira pas sur lui l’attention de l’administration coloniale parce qu’il l’a mené d’une main de maître.
Sage, pondéré, méticuleux, extrêmement prudent et surtout convaincu de la justesse d’une lutte dont l’issue ne souffrait aucun doute, il réussit à maintenir son action au-dessus de toutes les considérations terre à terre. Homme de principes et de parole, Si Amar sut mener avec une intelligence inouïe ses activités révolutionnaires dans la clandestinité la plus absolue et réglé pas mal de conflits grâce à sa grande notoriété et à l’extraordinaire charisme que dégageait sa forte personnalité. C’était sans doute son désintérêt total des choses de l’existence matérielle qui fit de lui une figure emblématique pour ceux qui l’avaient connu et tous ceux qui en ont entendu parler.
« En dépit des nombreux informateurs qui étaient sur ses traces et du déploiement intensif d'agents de sécurité déployés à proximité de son magasin et des activités de renseignement du deuxième bureau de l'armée française, le chahid poursuivra, dans la clandestinité et durant plusieurs années, son combat héroïque. Les doutes et les suspicions qui l'entouraient lui valurent d'être incarcéré à maintes reprises. Les services chargés de sa filature, qui l'avaient mis sous contrôle permanent, ne réussirent jamais à découvrir la vérité sur ses activités », lit-on dans un des nombreux témoignages consacrés à ce chahid et publiés durant ces dernières années par plusieurs titres de la presse.
Dans une contribution publiée par El Djazaïr.com en novembre 2010, Achour Cheurfi, journaliste connu et reconnu, mit en exergue deux évènements durant lesquelles, le chahid Si Amar joua un rôle immense : l’attaque de la caserne abritant les supplétifs sénégalais, la récupération d’une importante quantité d’armes et son acheminement au maquis d’El Heria connue aujourd’hui sous le nom de Benbadis, et sa participation active et décisive dans l’organisation de la grève des huit jours qui exprima de façon éclatante l’adhésion des différentes couches sociales aux mots d’ordre lancés par la direction nationale de l’insurrection armée. C’est à la suite de ces deux faits d’armes que les éléments du « deuxième bureau » procédèrent à son arrestation sur la base d’une dénonciation dont l’auteur paya le prix quelques jours après l’inhumation du corps portant les traces d’une barbarie sans limites, en recevant un châtiment exemplaire de la part d’un jeune révolutionnaire.
Pour l’histoire, de nombreux témoignages n’ont pas manqué de relever l’attitude noble adopté par un Si Amar dont la grande sérénité contrastait fortement avec l’extrême fébrilité de ses geôliers. Il vêtit ses plus beaux habits dans la plus pure tradition algérienne comme s’il était convié à une fête, sachant pertinemment que les chances de sortir indemne à l’issue de cette arrestation étaient minimes. Sa volonté de ne pas offrir à ses tortionnaires l’image pathétique d’un « fellagha » en guenilles a été plus forte que la haine viscérale des agents chargés de l’interroger.
N’ayant pas pu briser sa résistance malgré toutes les méthodes inhumaines auxquelles il avait été soumis, ses tortionnaires l’assassinèrent avant de jeter son corps au lieu dit Chaâbat El Kram. Le jour de son inhumation, la ville d’El Khroub fut soumise à un quadrillage militaire et policier sans précédent de la part des forces de l’occupation. Même mort, il a continué à hanter les nuits de ses tortionnaires qui s’acharneront sur sa famille et ses proches jusqu’à l’indépendance du pays.
En 1995, son fils unique, Brahim, diplômé de l’ENA ayant occupé plusieurs fois le poste de wali , est muté à la tête de la wilaya de Constantine qui, à l’instar des autres régions, tenait une farouche résistance face au terrorisme. Bien imprégné des mêmes valeurs patriotiques défendues par son père, il a fait preuve d’un engagement à toute épreuve en renforçant la présence de l’Etat en milieu rural et en contribuant efficacement à l’assainissement urbain d’une ville assaillie à l’époque par plus d’une vingtaine de bidonvilles. La mémoire du père et les réalisations du fils sont aujourd’hui jalousement gardées par une population reconnaissante et fière.
Par Mohamed Mebarki