Les procès en sorcellerie d’Ali Feraoun (suite et fin) : Le révisionnisme historique ne passera pas

 Les procès en sorcellerie d’Ali Feraoun (suite et fin) : Le révisionnisme historique ne passera pas
Contribution | 28 Mars 2021 | 11:09

Par Abdellali MERDACI*

Je découvre dans l’édition du « Soir d’Algérie » (Alger) du 23 mars 2021 la réponse du Dr Mohamed Hammoutène, fils de l’instituteur kabyle Ali Hammoutène (« À propos de l’événement douloureux du 15 mars 1962 »), et la réaction de l’Association des Amis de Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons aux déclarations intempestives et injurieuses d’Ali et Fazia Feraoun. Ces déclarations des ayants-droits Feraoun au « Forum » de la Radio de Tizi-Ouzou, le 4 mars 2021, rapportées par l’agence nationale de presse APS avec rigueur et sérieux, reprises par plusieurs titres de la presse écrite, ne souffrent d’aucune ambigüité. Et, du reste, il n’y a pas d’ambigüité, dans cette scène nocturne et acharnée, de profanateurs de sépultures. 

Ces morts Paul Flamand, directeur des éditions du Seuil, à Paris, Emmanuel Roblès, écrivain et directeur de la collection Méditerranée, au Seuil, Max Marchand, Robert Eymard, Salah Oul Aoudia, Ali Hammoutène, Marcel Basset, membres des Centres sociaux éducatifs ont été appelés à l’infamie par des enfants terribles, levés dans d’ombreux crépuscules. Et, nettement, Ali Feraoun qui est dans la grimaçante récidive. Il faut regretter que l’indignation des enfants des victimes de la tuerie de Château-Royal, à Alger, le 15 mars 1962, fût des plus timorées. Comme s’il fallait préserver Ali Feraoun (qui n’est pas directement nommé et mis en cause) et couvrir par leur silence, qui devient un acquiescement, l’ampleur des fétides éructations de cette postérité égarée du « Fils du pauvre ». 

Mohamed Hammoutène, qui évoque « une allégation outrancière et réductrice à l’égard des cinq autres inspecteurs », se garde d’en désigner l’auteur. N’est-on pas entre gens civilisés pour répandre le fumet du scandale dans la rue ? Cette réserve d’un autre héritier, qui sait se tenir, sied-elle aux propos insanes d’Ali Feraoun ? L’Association des Amis de Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons prend seulement acte de la déclaration d’Ali et Fazia Feraoun sans les citer ni les dénoncer explicitement : « Selon l’un des intervenants, l’attentat commis par l’OAS le 15 mars 1962 avait pour seul but d’assassiner Mouloud Feraoun, et les cinq autres dirigeants des Centres sociaux éducatifs n’étaient que des victimes collatérales ». Ce bref communiqué désigne le président de la Fondation Mouloud Feraoun pour l’Éducation et la Culture dans une formulation précautionneuse : « l’un des intervenants » au « Forum » d’une radio locale. Et, contre toute décence, l’Association de Jean-Philippe Ould Aoudia ne commente ni condamne, choisissant une commode neutralité. Elle préfère se rabattre et s’étendre plutôt sur les attaques  des ayant-droit Feraoun contre Camus et Roblès, qui ne la concernent pas. 

Honteuse défense de la mémoire de leurs pères, victimes « cosmétiques » dans un attentat de l’OAS qui les ciblaient directement. Faudrait-il croire que dans cette affligeante  affaire, il n’y aurait que des héritiers indignes ? Mais la gravité des propos d’Ali et Fazia Feraoun restera.

Les contretemps historiques de Youcef Merahi

Cependant, en matière d’hypocrisie, de jésuitisme claironnant, la palme revient certainement au chroniqueur Youcef Merahi du « Soir d’Algérie », partie prenante du « Forum » de la RT-O où se sont quasiment lâchés, sans aucune pudeur et au lance-flamme, les héritiers Feraoun. Il a même sous-traité pour leur complaire une stature d’écrivain révolutionnaire de  l’auteur de « La Terre et le sang » (1953), qui est une scandaleuse imposture. Voici les propos de l’écrivain-chroniqueur transcrits par le correspondant de l’APS à Tizi-Ouzou : « L’écrivain Youcef Merahi a considéré, pour sa part, que Mouloud Feraoun, connu également sous le nom de Fouroulou, a été ‘‘témoin de son époque dont le discours était une chronique de la vie indigène contredisant le colonial et un écrivain subversif qui dénonçait la réalité coloniale en valorisant les siens’’. Feraoun, a-t-il soutenu, ‘‘opposait à l’ordre colonial, par ses écrits, la condition des siens en produisant un contre-discours valorisant en opposition au discours colonial dominant, citant, à ce titre, le discours dégradant de l’enquête sur la misère en Kabylie réalisée par Albert Camus en 1939’’» (Cf. « L’Est républicain » [Annaba], 7 mars 2021). En vérité, je l’ai noté dans de nombreuses contributions sur le romancier kabyle, Mouloud Feraoun a signé avec l’éditeur parisien Seuil un contrat d’écrivain régional kabyle, comme il s’en trouvait dans toutes les régions de France sous le sceau de la littérature française. Sa description de l’univers kabyle restait dans les clous. Il n’a jamais été un écrivain engagé, ni encore moins révolutionnaire dans la forme et dans le contenu de ses œuvres. Passons, donc.

Le 4 mars 2021, à la RT-O, Youcef Merahi, témoin des sarcasmes d’Ali et Fazia Feraoun sur Roblès, Camus et les animateurs des Centres sociaux éducatifs, n’y avait pas réagi. Il le fait tardivement et partiellement le 23 mars 2021, mettant en évidence les victimes de Château-Royal, dans sa chronique du « Soir d’Algérie » (« Mars, mois du souvenir »). Est-ce là un déchirant sentiment de culpabilité d’un écrivain-chroniqueur qui s’est lamentablement tu devant les mots venimeux d’Ali et Fazia Feraoun ? Le chroniqueur y tient des propos justes, d’une remarquable probité, d’une généreuse humanité sur le crime de l’organisation fasciste pied-noir : «  L’assassinat était ignoble. Il visait six progressistes, si le terme pouvait avoir en ce temps-là une épaisseur. L’histoire a écrit leur nom sur le marbre de l’honneur sur une même ligne. La mémoire récite leur nom sur un pied d’égalité dans la dignité de leur combat ». Voilà, c’est parfaitement dit : « même ligne », « sur un pied d’égalité » « dignité de leur combat ». Pourquoi n’a-t-il pas eu le courage et la détermination de faire entendre cette parole apaisée aux incendiaires Ali et Fazia Feraoun ? Comme Mohamed Hammoutène et l’Association des Amis de Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons, Youcef Merahi gomme dans son article les noms  des héritiers Feraoun. Personnalité algéroise, émargeant au Haut-commissariat à l’amazighité, Youcef Merahi possède les codes du petit monde de bobos et de dineurs de la capitale. Lui aussi sait se tenir. Mais il s’agit, ici, d’histoire politique et culturelle davantage que de bienséance et de colifichets entre amis.

Occupant en page 24, une position privilégiée au dernier étage du grand quotidien populaire, Youcef Merahi est un prescripteur, un faiseur d’opinion. Je ne l’ai jamais suffisamment lu pour savoir s’il est vraiment doué dans sa partie, surjouant une kabylité extatique. Après s’être sordidement rabaissé au « Forum » de la RT-O devant les héritiers Feraoun souillant la mémoire des compagnons de leur père, il  édifie (dans une démarche compensatoire) un mémorial aux victimes du carnage de l’OAS à Château-Royal : « Aussi, en ce mois du souvenir, de la fidélité au souvenir, je salue la mémoire de ces aînés qui ont cru en une Algérie libre, débarrassée de la vermine coloniale ».

Empiètement sur la vérité historique ? Max Marchand, Mouloud Feraoun, Robert Eymard, Salah Ould-Aoudia, Marcel Basset, Ali Hammoutène ont-ils monté une cellule clandestine du FLN sur les hauteurs d’Alger pour nourrir une espérance algérienne ? Situation grotesque ! Ils n’étaient pas des militants du FLN – ou, encore, des compagnons de route. Et même pas des libéraux, comme il s’en trouvait tant dans le champ culturel colonial des années 1950. Non pas qu’ils ne pouvaient l’être. D’autres Français d’Algérie, de toutes origines sociales, ont fait le choix de combattre directement, sans ambages, pour une Algérie indépendante, libérée de l’emprise coloniale. Ils n’ont pas fait ce choix, mais plutôt celui d’une France coloniale en crise, rapiéçant les failles de son lointain et sanglant impérium, se tournant vers les plus démunis dans une Algérie en guerre. Les Centres sociaux éducatifs, insistons sur ce point d’histoire (coloniale), sont, en 1955, une création du gouverneur général Jacques Soustelle, appuyé par Germaine Tillon, son ancienne collègue et camarade du réseau de résistance du Musée des Sciences de l’Homme à l’occupation nazie de la France, au début des années 1940. Anthropologue, spécialiste de l’Algérie, enquêtant dans les régions désolées des Aurès, Germaine Tillon avait recommandé principalement de rattraper le retard structurel des zones périurbaines et rurales ; il en ressortait un chiffre, un bilan sinistre de la France coloniale : un million sept-cent mille enfants indigènes n’étaient pas scolarisés dans une colonisation qui se targuait d’être civilisatrice. C’est le Jeune Kateb qui supputait, dans une conférence à la Sorbonne, en 1947, que l’Algérie sans la France aurait atteint à cette période le même niveau économique, social, culturel et industriel que l’Égypte (Cf. « Abdelkader et l’indépendance algérienne », Alger, En-Nahda, 1947). La mission des Centres sociaux éducatifs se projetait dans cet insurmontable sous-développement suscité par la colonisation française fondée sur un séparatisme institué des communautés. Ils étaient, au même, titre que les SAS (Services d’action sociale) des institutions du dernier quart d’heure de la France coloniale. Tout comme le Plan de Constantine du général de Gaulle. Mais c’est précisément l’Algérie, sans la France, libre et souveraine, qui a rattrapé l’Égypte, comme le soutenait le poète de « Soliloques » (1946), qui a  a ouvert les portes d’écoles, de centres de formation, d’universités à une jeunesse nombreuse. Ce que la France n’a pu faire en cent trente-deux ans d’occupation destructrice et scélérate de l’Algérie et les Centres sociaux éducatifs n’y pouvaient rien.

L’engagement sincère dans leur mission des animateurs des Centres sociaux éducatifs n’est pas en cause. Sous leur férule, des nombreux Indigènes, de tous âges, ont appris des rudiments de la langue française, ont été formés à un métier, et des femmes ont été introduites dans les secrets de la prophylaxie sanitaire. Le docteur Mohamed Hammoutène résume leurs objectifs si ordinaires, mais d’une grande portée : « Permettre de rattraper les retards techniques qu’on appelle sous-développement, dans un langage plus simple, cela veut dire vivre » Mais d’où venaient ces retards techniques qui ont accablé spécialement la seule communauté indigène ? L’œuvre des Centres sociaux éducatifs, certes bien tardive, était vouée au service de la France et de sa présence en Algérie. Si la mort d’éducateurs sous les balles de l’OAS nous émeut, n’en faisons pas contre leur volonté des martyrs d’une libération nationale qu’ils n’ont pas souhaité, qui n’était pas leur horizon. M. Merahi, neveu d’un martyr de Mizrana-Kabylie, ne devrait pas travestir l’histoire.

Notre 19-Mars, nos souvenirs, nos émotions

Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons sont morts pour la France, pour une idée neuve de la France, en Algérie singulièrement, une France qui éduque et affronte la misère, combattue par ses propres milices fascistes. Une guerre franco-française dans les replis d’une guerre coloniale contre ces mêmes Algériens que la France voulait à la fois sauver des affres du dénuement et gagner dans ses rangs. Dans l’Algérie des lendemains de la Seconde Guerre mondiale, les compagnons de Max Marchand et Mouloud Feraoun constituaient une rare phalange d’éducateurs et de didacticiens, d’une compétence qui reste inégalée. Il est utile que l’École algérienne se souvienne de ces brillants pédagogues, creusant de féconds sillons dans l’enseignement, qu’elle puisse en prolonger les œuvres. Mais, si ces Français de cœur, martyrs d’une noble cause française, convient-il de le répéter, ont droit au respect des Algériens, ils  ne seront jamais leurs héros.

Les victimes de la tuerie de Château-Royal, et notamment l’écrivain-instituteur du bled Mouloud Feraoun, appartiennent pleinement à l’histoire de la France, à l’histoire coloniale de la France, à ces témoins de la France et de l’œuvre française en Algérie et dans les colonies, que le président Macron s’apprête à célébrer dans les noms des rues et places de ses cités. Sur les Centres sociaux éducatifs, particulièrement, Youcef Merahi, comme beaucoup de ses amis et pairs, opère un subtil brouillage dans l’écriture de l’histoire. Au besoin, il faudra lui rappeler distinctement que les Centres sociaux éducatifs, leur mission et leurs acteurs, relèvent d’une ultime diversion de l’État colonial dans sa guerre sans répit contre le FLN-ALN.

Je ne crois pas à une surenchère des souffrances, mais l’Algérie doit préserver dans la clarté ses martyrs, qui ne sont pas ceux de la France. Je m’incline devant la mémoire de nos valeureux combattants morts au champ d’honneur. Ainsi, cet oncle du chroniqueur kabyle, tombé dans « la dense forêt de Mizrana […] face à la mer ». Et, aussi, ses compagnons : ils méritent  en ce mois de mars, en notre 19-Mars, le souvenir et la vive émotion de l’Algérie. Ce sont des héros de la guerre anticoloniale, des héros humbles et peut-être oubliés, partis au combat – « sans calcul » – pour que l’Algérie retrouve un nom et invente une patrie. Comment insulter leur martyr et celui de leurs frères et sœurs, des centaines milliers de chouhada de la Glorieuse Armée de libération nationale ? Au moment où l’Algérie est menacée par de turbulents voisinages, où son identité est fragilisée par ces milliers de candidats à la nationalité de l’ancien colonisateur, qui reviennent lui faire la leçon dans les colonnes de sa presse nationale, où la ligne Dunkerque-Tamanrasset s’érige comme viatique pour ceux qui interrogent la légitimité de l’État algérien souverain, où des marcheurs imprudents (et impudents !), aux chants séditieux, souvent, embrigadés sous d’hostiles bannières,  veulent briser l’unité et la quiétude de notre pays de longue peine, n’oublions pas d’y penser. Le révisionnisme historique, d’où qu’il vienne, ne passera pas.

Abdellali MERDACI 

*Écrivain, critique et historien de la littérature

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