Hommage à mon ami, journaliste et intellectuel, Abdou Benziane

Hommage à mon ami, journaliste et intellectuel, Abdou Benziane
Contribution | 01 Janvier 2012 | 16:08

Je m’incline à la mémoire de mon ami Abdou Benziane brillant journaliste et surtout un intellectuel émérite. En cette pénible circonstance, à sa mémoire, je propose cette modeste contribution sur le rôle de l’intellectuel et du journaliste dans la société. Dans de nombreuses discussions pendant de très longues années, avec le défunt nous considérons que le rôle de l’intellectuel, du journaliste, d’un cadre de la Nation est d’éviter tant la sinistrose, le dénigrement gratuit que l’autosatisfaction source de névrose collective, mais d’émettre son analyse et son appréciation selon sa propre vision du monde.

1. Un intellectuel doit toujours douter

Le mot intellectuel provient du mot latin intellectus, de intellegere, dans le sens d’établir des liaisons logiques, des connexions entre les choses”. La fonction de l’intellectuel n’est pas à proprement parler récente car à l’époque de la Grèce antique des leaders charismatiques, qui font l’intellectuel, se retrouvent dès la première étape du mouvement social, comme Gorgias ou Protagoras ont marqué leur époque par une démarche passionnelle de l’esprit. Dans la littérature française, la naissance du mot est attribuée à Saint Simon au début du 19ème siècle, terme repris par Clémenceau lors de l’affaire Dreyfus : « intellectuels venus de tous horizons pour se grouper sur une idée ».

Ainsi, le mot « intellectuel » est utilisé souvent pour désigner quelqu’un qui s’engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs. Mais il est intéressant pour la compréhension, de voir les définitions qu’en donnent différents grands auteurs qui ont marqué l’histoire contemporaine. Dans Horizons et débats, numéro 26, juin 2004, le rôle de l’intellectuel dans la société Joseph M. Kyalangilwa, définit comme “intellectuel” toute personne, homme ou femme, qui met son intelligence au service de la communauté. Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie“.

Raymond Aron, dans L’Opium des intellectuels (1955), pose cette question du rôle du savant dans la cité, l’intellectuel étant un « créateur d’idées » et doit être un « spectateur engagé ». Pour Pierre Bourdieu, dans « Contre-Feux 2, Raisons d’agir, Paris, 2001 » l’ intellectuel ne peut être que collectif : Je cite « l’intellectuel peut et doit remplir d’abord des fonctions négatives, critiques, en travaillant à produire et à disséminer des instruments de défense contre la domination symbolique qui s’arme aujourd’hui, le plus souvent, de l’autorité de la science; fort de la compétence et de l’autorité du collectif réuni, il peut soumettre le discours dominant à une critique logique qui s’en prend notamment au lexique mais aussi à l’argumentation ; l’intellectuel collectif peut jouer son rôle irremplaçable, en contribuant à créer les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes » .

Pour Jean-Paul Sartre, l’intellectuel « est celui qui refuse d’être le moyen d’un but qui n’est pas le sien et quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas et l’intellectuel ne peut donc être que « de gauche », à condition d’entendre ce terme dans le sens d’un désir éthique de justice, et non dans un sens purement politique et partidaire“. Pour Edward Said (des intellectuels et du pouvoir, Seuil, Paris, 1996), l’intellectuel n’est ni un pacificateur ni un bâtisseur de consensus, mais quelqu’un qui s’engage et qui risque tout son être sur la base d’un sens constamment critique, quelqu’un qui refuse quel qu’en soit le prix les formules faciles, les idées toutes faites, les confirmations complaisantes des propos et des actions des gens de pouvoir et autres esprits conventionnels.

Pour Albert Camus (discours de Suède, Gallimard, 1958) l’écrivain « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent ; notre seule justification, s’il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceux qui ne peuvent le faire. » Mais, ajoute-t-il, il ne faudrait pas pour autant « attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales. La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir ; la liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante».

2- L’intellectuel et la société en perpétuel mouvement

L’intellectuel ne saurait vivre en vase clos. Sa méthodologie pour produire est simple : pour paraphraser le grand philosophe allemand Hegel, méthodologie reprise par Karl Marx dans le Capital, il observe d’abord le concret réel ; ensuite il fait des abstractions, les scientifiques diront des hypothèses. IL aboutit à un concret abstrait c’est-à-dire son œuvre. Si le résultat final permet de comprendre le fonctionnement du concret réel à partir du canevas théorique élaboré, les abstractions sont bonnes. C’est aussi la méthodologie utilisé en sciences politiques pur déterminer le niveau de gouvernance dites des 80/20%.

En effet, 20% d’actions bien ciblées ont un impact sur 80% de la société ; mais 80% d’actions désordonnées que l’on voile par de l’activisme ministériel ont un impact que sur 20% Aussi l’intellectuel se pose entre la réalité et le devenir de l’humain devant tenir compte de la complexité de la société toujours en mouvement d’où l’importance de la multi pluridisciplinarité et donc du mouvement de l’histoire.

L’intellectuel produit ainsi de la culture qui n’est pas figée, mais évolutive fortement marqués par l’ouverture de la société sur l’environnement englobant l’ensemble des valeurs, des mythes, des rites et des signes partagés par la majorité du corps social et est un constituant essentiel de la culture d’une manière générale , de la culture de d’entreprise , du transfert technologique d’une manière particulière et tenant compte du rôle d’ Internet et des nouvelles technologies, ou le monde est devenu une maison de maison de verre, en vue de l’adaptation de la diffusion des connaissances.

Les expériences réussies du Japon, des pays émergents comme la Chine et l’Inde montrent que l’on peut assimiler la technologie sans renier sa culture. Comme le note avec pertinence le sociologue Ian Vásquez, je le cite : « les savoirs sociaux sapent les bases technologiques, organisationnelles et institutionnelles du capitalisme industriel en opérant de l’intérieur une ouverture radicale de la propriété à des formes sociales d’organisation et de gestion de la production plus ouvertes, plus libres et plus épanouissantes. Cette ouverture traduit la nécessaire rupture avec les formes de gouvernance centralisées, disciplinaires et mutilantes héritées de l’ère fordienne ».

Cette approche socio- culturelle qui rend compte de la complexité de nos sociétés doit beaucoup aux importants travaux sous l’angle de l’approche de l’anthropologie économique de l’économiste indien prix Nobel Amartya SEN où d’ailleurs selon cet auteur il ne peut y avoir de développement durable sans l’instauration d’un Etat de droit et de la démocratie tenant compte de l’anthropologie culturelle de chaque société, permettant à la fois la tolérance, la confrontation des idées contradictoires utiles et donc l’épanouissement des énergies créatrices.

Cela renvoie au concept de rationalité (voir les importants travaux du grand philosophe allemand Kant) qui est relative et historiquement datée comme l’ont montré les importants travaux de Malinovski sur les tribus d’Australie. Car, il s’agit de ne pas plaquer des schémas importés sur certaines structures sociales figées ou il y a risque d’avoir un rejet (comme une greffe sur un corps humain) du fait que l’enseignement universel que l’on peut retirer de l’Occident- est qu’il n’existe pas de modèle universel. Lisons attentivement l’œuvre du grand sociologue maghrébin Ibn Khaldoun sur le cycle des sociétés où existé un lien dialectique entre la moralité des dirigeants et le développement ou le déclin.

3- L’intellectuel n’est pas forcément un universitaire

Le débat contradictoire productif, le dialogue serein, la symbiose Etat/citoyens, comme il l’a souvent souligné dans ses écrits la condition sine qua non pour établir tant un bilan objectif afin de corriger les erreurs que de tracer les perspectives futures du pays. A l’ère d’Internet le monde est devenu une maison en verre et il s’agit d’éviter toute désinformation contre productive. L’Algérie a besoin surtout d’un regard lucide et non de courtisans, loin de l’ère du parti unique nuisible aux intérêts du pays.

La seule façon de se maintenir au temps d’une économie qui change continuellement, et donc d’une action positive de l’intellectuel c’est d’avoir une relation avec l’environnement national et international, c’est-à-dire mettre en place progressivement les mécanismes véritablement démocratiques qui ont un impact sur l’accumulation des connaissances internes. Ainsi, l’intellectuel n’est pas nécessairement un philosophe ou un écrivain et encore moins un professeur d ‘ Université.

Et c’est cela qui fait que les journalistes comme le défunt Abdou , ont joué le rôle des intellectuels autrefois réservés aux scientifiques surtout dans une société hyper médiatisée. En fait, il s’agit de toute personne (femme ou homme) qui, du fait de sa position sociale, dispose d’une forme d’autorité et la met à profit pour persuader, proposer, débattre, permettre à l’esprit critique de s’émanciper des représentations sociales.

Aussi, l’intellectuel ne saurait s’assimiler aux diplômes n’ayant pas forcément de lien avec le niveau scolaire, mais avec son niveau cultuel. Rappelons que Einstein postulant une théorie non-conformiste par la suite qui a révolutionnée le monde, a au début été rejeté par ses pairs de l’Université car qui se limitaient à une évaluation bureaucratique – administrative. L’intellectuel doute constamment .se remettant toujours en question. Selon la devise que le plus grand ignorant est celui qui prétend tout savoir.

L’histoire du cycle des civilisations, prospérité ou déclin, est intiment liée à la considération du savoir au sens large du terme. Une société sans intellectuels est comme un corps sans âme. Le déclin de l’Espagne après l’épuisement de l’or venant d’Amérique et certainement le déclin des sociétés actuelles qui reposent essentiellement sur la rente, vidant d’illusion à partir d’une richesse monétaire fictive ne provenant pas de l’intelligence et du travail. Aussi, attention pour l’Algérie à la dévalorisation du savoir richesse bien plus importante que toutes les réserves d’hydrocarbures.

Le rôle de l’intellectuel n’est pas de produire des louanges par la soumission contreproductive pour le pouvoir lui-même en contrepartie d’une distribution de la rente, mais d’émettre des idées constructives, selon sa propre vision du monde, par un discours de vérité. Mon ami Abdou par ce regard lucide sur la société algérienne a beaucoup apporté à l’Algérie. Il a toujours milité pour une réelle efficacité économique couplée avec une très profonde justice sociale, à laquelle il était profondément attaché, loin des intérêts étroits de la rente.

Il insistait souvent qu’il faille mettre au cœur du développement l’intelligence et le travail indissociable de l’émergence d’une nouvelle culture, d’entreprises dynamiques productives d’une nouvelle gouvernance. A t-il été écouté ? Il avait foi en le devenir prospère de l’Algérie. Son apport se concrétisera à terme au profit des générations futures, car je suis convaincu que ce sont les idées qui mènent le monde.

Pr Abderrahmane MEBTOUL 01 janvier 2012

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