Anders, Nicolas, Barack, Vladimir et les autres : jeu de rôles en Libye

Contribution | 24 Avril 2011 | 13:43

Jacques Borde est journaliste et rédacteur en chef du magazine World Report et observateur international lors du référendum présidentiel en Irak en 1995, il est interviewé par le site Geostrategie.com

 

Q – Pensez-vous réellement que nous soyons partis pour une guerre longue en Libye ?

Jacques Borde* – Apparemment, oui. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à en être convaincu. Le patron de la Royal Air Force (RAF), le Air Marshall Stephen Dalton, n’a-t-il pas déclaré au Guardian que la RAF comptait poursuivre ses opérations en Libye « pendant au moins six mois ».

Q – Pourquoi une aussi longue durée ?

Jacques Borde – Parce que la situation reste stationnaire pour les insurgés. Incapables qu’ils sont de l’emporter sur le terrain même soutenues par les frappes aériennes de l’Axe atlantique. De l’autre, toute progression des forces de Kadhafi leur vaut, à court ou moyen terme, des volées de Tomahawk et de Paveway les empêchant de conclure en s’emparant des principaux fiefs des insurgés. Donc, à moins d’un renversement inattendu de la situation, cette sinistre guerre civile libyenne est partie pour durer. Bien sûr, il existe une solution, toute théorique d’ailleurs, à ce problème, pour les pays engagés dans les frappes : s’engager au sol. En espérant que cela marche, bien sûr…

Q – Des pays sont près à ce challenge ?

Jacques Borde – Vous connaissez, je suppose, la citation d’Audiard, tirée des Tontons flingueurs : « Les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ». En l’espèce, je trouve qu’elle s’applique à merveille à la situation qui prévaut actuellement…

Q – Et qui oserait quoi en la circonstance ?

Jacques Borde – Oh, le dernier truc à la mode est l’hypothèse d’un débarquement de troupes au sol à Benghazi, voire à Misrata. Officiellement pour des raisons « humanitaires » (sic). Très tendance, je dirais ! Évidemment, les groupies otaniennes « oublient » de nous dire un certain nombre choses quant la situation, ô combien désastreuse, de l’insurrection :

1. On n’en serait pas là si les Insurgés – visiblement militairement dépassés mais persistant dans une forme de combat asymétrique dans lequel il n’excellent pas au point d’emporter la décision – s’appliquaient à eux-même le cessez-le-feu dont l’Axe atlantique nous parle tant. Le cessez-le-feu, c’est comme le tango, cela se danse à deux. Or, jamais les insurgés n’ont cessé de tirer sur les kadhafistes. Ils viennent encore récemment de refuser l’offre faite par la communauté africaine…

2. Une large part des dégâts humains et matériels relève, là comme sur les autres théâtres d’opération en Libye, des dommages (dits) collatéraux causés par la série de Guernica des pilotes de l’Axe. Ceux que les appareils occidentaux commettent à intervalles réguliers pour soulager la pression sur les insurgés. On l’a encore vu avec les frappes US qui ont repris pour pallier à l’insuffisance des moyens franco-britanniques.

3. Concernant Misrata, cette ville ne se situe nullement dans la zone d’influence d’Insurgés appartenant aux factions tribales de Cyrénaïque et aux groupes armés fondamentalistes qui les ont rejoints. Faire passer Misrata sous contrôle otanien reviendra à livrer la ville à des groupes armés qui se livreront aux mêmes excès, en cent fois pire, que précédemment à Benghazi, où ils sont un peu chez eux : ratonnades anti-africaines, exécutions parajudiciaires, etc.

Q – Vous ne croyez pas les forces de l’Axe atlantique capables de rétablir l’ordre ?

Jacques Borde – Là aussi, plusieurs remarques.

1. De quel « ordre » s’agira-t-il. De celui que près de 180.000 hommes des forces de l’Axe atlantique ont été incapables de mettre en place à Bagdad, où l’électricité n’est même pas rétablie ? Où les Chrétiens d’Orient, Nabatéens en tête, ont été réduits au choix de la valise ou du cercueil ? De celui qui règne en Afghanistan, où le clan Karzaï est, au mieux, le maire de Kaboul ?

2. De quelle marge de manœuvre disposeront des Insurgés sans formation ni encadrement ? On sait quels effets les guerres civiles ont sur l’âme humaine. Si je me souviens bien, à part plastronner sur un char, comme l’a fait un comique troupier français à l’époque, c’est bien sous le bouclier de quasiment les mêmes « forces » (sic) occidentales et le même mandat bleuâtre que s’est produit le drame de Srebrenica ? Sans parler du génocide ruandais.

Q – Est-ce vraiment la même chose ?

Jacques Borde – Quasiment. Je note, aussi, le temps pris par le Dispositif Licorne pour régler la problématique Gbagbo. Quant à ramener le calme dans le pays, où prédominent pillages, assassinats et viols en réunions, cela prendra un certain temps. Pour peu, d’ailleurs que les troupes du machin bleuâtre s’en préoccupent. Évidemment, on ne peut pas être, à la fois, au four et au moulin…

Q – Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde – Combattre aux côtés, quand ce n’est pas en lieu et place, des forces de M. Ouattara au lieu de sauver des civils innocents. C’est exactement ce que que l’on peut craindre pour des villes comme Syrte ou Misrata : des contingents occidentaux qui se taperont le gros du travail face aux Kadhafistes, laissant les coudées franches à des paramilitaires de toutes colorations politiques (du vert « barbu » au kaki CIA) qui feront ce que font tous les paramilitaires livrés à eux-mêmes en pareil cas : des exactions aussi diverses que variées. On a eu Sabra et Chatila ! Espérons que les villes de Tripolitaine ne rentreront pas dans nos livres d’histoire pour des raisons similaires….

Q – Et, selon-vous, la France sera comptable de ce qui pourrait se passer ?

Jacques Borde – Tout à fait. À Misrata comme à Abidjan. Une puissance militaire est comptable des crimes commis dans les zones passées sous son égide. D’ailleurs, cette responsabilité de la France quant à ses engagements armés commence à provoquer des réactions. J’en veux pour preuve cette question – à laquelle le diplomate interrogé à refusé de répondre, quant au fond – posée récemment et à DEUX reprises à un représentant du Quai d’Orsay, que je vous livre in extenso : « Q – Je crois que vous n’avez pas répondu à ma question (…). Êtes-vous préoccupés par le risque de nouvelles tueries suivies de représailles entre les supporters des deux camps si les choses continuent ainsi en Côte d’Ivoire ? Deuxièmement, s’il s’avère que les supporters de M. Ouattara sont responsables de certaines atrocités et continuent de l’être, le gouvernement français est-il prêt le moment venu à répondre du soutien qu’il lui a apporté ? »

Je note, là, l’abyssale irresponsabilité du Quai d’Orsay, qui refuse d’envisager les conséquences plus que probables, de son soutien accordé à une faction armée considérée par certains observateurs – et non des moindres, puisqu’il s’agit des Nations-unies et de Human Rights Watch – comme responsables de crimes contre l’humanité. Des massacres de masse, en l’espèce…

Q – Vous avez évoqué, en Libye, le rôle des Français et des Britanniques. En quoi le différenciez-vous des autres membres de l’Otan ?

Jacques Borde – Ce sont les seuls acteurs internationaux à se croire et à se comporter comme réellement en guerre. Les États-Unis – écartelés entre les visions antagonistes du US Secretary of State (chef de la diplomatie), la Sénatrice Hillary D. Rodham Clinton, et du US Secretary of Defense (ministre de la Défense), Robert M. Gates – ont interrompu leur action (soit deux tiers des frappes…) au bout de deux semaines, pour les reprendre, à moindre échelle, il y a quelques jours. Mais pour combien de temps ? Comme l’a souligné, Jean-Dominique Merchet « La France se retrouve en première ligne, avec une moyenne de 32 sorties quotidiennes et onze cibles détruites en une semaine ». Pas de quoi pavoiser. Les autres – exceptés les Britanniques, et encore – font surtout de la figuration…

Q – Vous n’exagérez pas un peu ?

Jacques Borde – Non, lisez encore Merchet. Que nous dit-il ? Qui est « Avec Paris ? » « Les Britanniques, dont l’effort est moins important. Le reste ? Les Italiens ne font que du « show of force », les Espagnols du soutien, les Qataris ne restent que 15 minutes au dessus de Benghazi pour y chasser d’improbables avions libyens, etc . Voilà la réalité militaire de cette coalition ».

D’ailleurs, ça n’est pas moi qui le dit. mais Alain Juppé qui a déclaré que « l’Otan ne joue pas suffisamment son rôle » en Libye.

Q – Pourquoi une telle sortie ?

Jacques Borde – Oh, pour plusieurs raisons qui embarrassent tout particulièrement Sarkozy et Juppé :

1. Cela fait un petit moment que le secrétaire général de l’Otan, Anders Fogh Rasmussen, exaspère Paris. Il a pris plusieurs initiatives diplomatiques (en particulier la réception à Bruxelles du secrétaire général de l’Union Africaine, Jean Ping) jugées inopportunes. Pour Paris, Rasmussen sort de ses prérogatives, strictement militaires, selon la vision élyséenne du dossier, bien sûr.

2. Le patron du dispositif otanien, le Canadien Charles Bouchard, a choisi d’interpréter de manière très stricte les règles d’engagement définies par le Conseil Atlantique et qui visent notamment à limiter au maximum les pertes « collatérales » (sic). Depuis les bavures de Bréga, les ordres de tirs sont encore plus restrictifs. Ce qui, par la force des choses, offre une plus grande marge de manœuvre aux forces de Kadhafi.

3. Au sein du Comité militaire de l’Otan, les pays qui refusent de participer à l’opération, en clair Ankara et Berlin, ainsi que ceux qui y participent à reculons : l’Espagne, les Pays-Bas et l’Italie, insistent pour que ces règles d’engagement soient respectées à la lettre. Pire, certains de ceux qui ont mis des forces à la disposition de l’organisation sans faire partie de l’Otan, tels la Suède, menacent de prendre la porte si l’on ne n’en tient pas à ces règles d’engagement.

4. Washington a retiré ses appareils tueurs de chars, les Fairchild A-10 Thunderbolt II, qui peuvent voler à très basse altitude et donc mettre plus de blindés de Kadhafi hors d’état de nuire, avec un risque réduit de dommages collatéraux (mais des risques environnementaux majeurs accrus). Or Obama a fait savoir que ces appareils pourraient être rappelés par l’Otan en cas de nécessité. Alain Juppé appelle, là, implicitement, Washington au retour de ses A-10.

Q – Et géopolitiquement ?

Jacques Borde – C’est à peine mieux. Mais nullement en raison des pays de l’Axe. Mais davantage en raison de l’effacement (hélas prévisible) de la Russie et de l’inconséquence chinoise. L’Europe, comme toujours dès qu’il s’agit de prendre des décisions régaliennes, reste divisée. Et, pour reprendre encore Jean-Dominique Merchet, les « pays du Sahel hostiles, des Russes, des Chinois, des Brésiliens, des Indiens contre… ». Bon, vous me direz, tout cela n’a pas une importance majeure…

Q – Pourquoi « prévisible » l’effacement russe ?

Jacques Borde – Parce que si, à son habitude, l’Occident se contrefiche du reste du monde et abat ses cartes sans se soucier vraiment des réactions d’autrui, le seul véritable écueil c’était le Conseil de sécurité des Nations-unies. Mais, à son habitude la Russie s’est diplomatiquement fait pipi dessus au premier froncement de sourcil. Une constance depuis l’effondrement de l’URSS. Ce alors même que deux jours auparavant Tripoli avait assuré qu’à l’avenir l’essentiel des contrats serait dévolu à Berlin, Beijing et Moscou.

Q – Comment expliquez-vous cela ?

Jacques Borde – On s’auto-intoxique avec les maîtres du Kremlin qu’on prend pour des tsars redoutables, alors qu’ils ne sont que d’insignifiants apparatchiks de province ayant peur de leur ombre. Contrairement à ce qu’ils ont longtemps cru, c’était l’URSS qui faisait peur pas eux ! Depuis, livrés à eux-mêmes, ils se couchent face à l’adversaire à chaque épreuve : Golfe, Balkans, Afghanistan, nucléaire iranien, ventes d’armes à Damas et Téhéran, etc. Citez-moi un seul allié (ou même client) que la Russie n’a pas abandonné dans la tempête ? Gorbatchev, Eltsine, Poutine, Medvedev, des figurants, des épouvantails s’éparpillant au premier souffle…

 

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